Iran, ces mafieux qui ont défiguré la Révolution

PAR MICHEL SANTI

Créé par un bref édit de Khomeiny en 1989, deux mois avant sa mort, pour gérer les biens « sans propriétaire » et les reverser aux pauvres, Setad — « le Quartier général d’exécution de l’ordre de l’Imam » — est devenu sous Ali Khamenei un empire à 95 milliards de dollars.

Après six mois d’enquête, Reuters a reconstitué la mécanique implacable de cette nébuleuse dont l’inventaire donne le vertige : un portefeuille immobilier estimé à 52 milliards de dollars dès 2008 ; des participations dans les plus grandes banques iraniennes ; 38 % du consortium contrôlant Telecommunication Co of Iran (le plus grand opérateur du pays, acquis en 2009 pour 7,8 milliards de dollars aux côtés des Gardiens de la révolution) ; le conglomérat Rey Investment évalué à 40 milliards par le Trésor américain ; des cimenteries ; des raffineries ; des centrales électriques ; des compagnies d’assurance ; un élevage d’autruches ; et même des usines de contraceptifs oraux. Un comble pour un régime dont le Guide suprême déclarait en 2012 : «Les familles et les jeunes doivent augmenter le taux de natalité.»

L’autre visage de cette Révolution

Alors que le rial se liquéfie, que l’inflation s’approche des 100 %, le Setad engrange des centaines de millions de dollars de revenus par an. C’est le Guide qui nomme les administrateurs, qui délègue la gestion et exige une rentabilité optimale. « All he cares about is the number » (tout ce qui l’intéresse, c’est les chiffres – l’argent), confie à Reuters un ancien cadre.

J’ai connu l’autre visage de cette Révolution. En 1978, adolescent, j’ai passé une après-midi en compagnie de Ruhollah Khomeiny à Neauphle-le-Château. Puis une nuit à ses côtés dans l’avion d’Air France qui le ramenait triomphalement vers Téhéran le 1er février 1979. Dans son modeste pavillon des Yvelines, nous avions partagé à la main un repas, assis à même le sol sur des montagnes de tapis dans son petit salon aux papier peint défraîchi. Khomeiny parlait un arabe littéraire parfait, me touchait le coude pour appuyer ses propos, me regardait droit de ses yeux étincelants. « Tu me rappelles étrangement mon fils Mostafa, décédé il y a quelques mois. » À l’atterrissage à Mehrabad, attendu par des millions de personnes, il me prend la main, m’embrasse sur le front et me glisse une enveloppe : « Ouvre-la seulement quand tu auras quitté l’espace aérien iranien. »

Comment en est-on arrivé là ?

Comment ce Ejraiye Farmane Hazrate Emam, censé à l’origine redistribuer ses revenus aux veuves de guerre et aux déshérités, s’est-il métamorphosé en un conglomérat économique, État dans l’État conférant immunité et pouvoir absoluss à Khamenei, qui dispose ainsi d’une caisse noire colossale, indépendante du budget national et des luttes de factions ? Considéré désormais comme un tyran, le Setad est « sa police d’assurance lui permettant d’acheter des loyautés, de financer la répression et de préparer son exil si nécessaire », selon des sources anonymes citées par Reuters. Au fil des décennies, la théocratie iranienne a engendré une oligarchie opaque au service d’un seul homme entouré d’une petite clique, qualifiée par le Trésor américain de « réseau massif de sociétés-écrans dissimulant des actifs au profit des dirigeants iraniens ».

Je mesure l’abîme entre mon Khomeiny visionnaire côtoyé et la machine à broyer qu’est devenu son héritage. L’homme que j’ai connu récitait le Coran par cœur depuis l’âge de 16 ans, passait des heures à s’extasier avec le poète Nader Naderpour. Il ne considérait ni la musique, ni les échecs, ni le port de la cravate comme blasphématoires – à rebours de la quasi-totalité du clergé chiite. Il s’extasiait devant Oum Koulsoum et enviait mes liens familiaux avec elle : « Ses hymnes me font frissonner, un peu comme les chants religieux musulmans », me confiait-il. En 1989, quelques mois avant sa mort, il écrivit à Gorbatchev pour l’exhorter à lire – non pas le Coran – mais les mystiques soufis Ibn al-Arabi et les philosophes Avicenne et Farabi – au grand dam de ses subalternes, les mollahs. En 1979, Khomeiny m’assurait que son destin était de réhabiliter l’honneur perdu des chiites. Il s’enflammait à la perspective de « renverser tyrans et voleurs », considérait que l’Iran n’était que la première étape de sa « Révolution mondiale pour les opprimés ».

Ironie de l’histoire, le Setad de Khamenei reproduit aujourd’hui les méthodes du Shah, mais à plus grande échelle et avec une efficacité bureaucratique glaçante. C’est cette dualité fondatrice et destructrice qui fait aujourd’hui se convulser l’Iran : d’un côté, le mysticisme, la poésie, l’aspiration à la justice qui avaient nourri la ferveur révolutionnaire de 1979 ; de l’autre, la confiscation méthodique du pouvoir, la prédation économique, la répression sanglante. À cet égard, le Setad incarne cette trahison : organisme créé au nom des pauvres devenu instrument d’enrichissement d’une autocratie. Familles dépossédées de leurs biens sur la base de fausses déclarations d’abandon. Propriétaires contraints de racheter leurs propres maisons. Une vieille femme soulevée sur son tapis, jetée hors de chez elle, toujours selon l’enquête fouillée menée par Reuters.

Arsenal juridique redoutable

Les gouvernements sous la tutelle de Khamenei auront édifié un arsenal juridique redoutable. L’article 45 de la Constitution permettait déjà à l’État de disposer des terres « abandonnées ». L’article 49, encore plus dévastateur, autorise la confiscation des « richesses illicites » – si largement rédigé que, selon l’historien Shaul Bakhash de la George Mason University, « il permet l’expropriation sur les prétextes les plus minces ».

En 1984, le parlement crée des tribunaux spéciaux de confiscation rattachés aux tribunaux révolutionnaires. Loin de mettre de l’ordre, ces « tribunaux de l’article 49 » systématisent les saisies. En 1997, une commission juridique gouvernementale déclare que l’Inspection générale – organe anticorruption iranien – n’a pas le droit de contrôler le Setad sans l’autorisation du Guide. En 2000, le pouvoir judiciaire accorde au Setad le monopole exclusif des saisies au nom du Guide. En 2008, le parlement vote enfin sa propre interdiction de contrôler les organisations sous tutelle du Guide suprême. «Personne ne sait ce qui se passe à l’intérieur de ces organisations. Un détail trahit l’ampleur de l’empire: le siège du Setad est un grand bâtiment gris en béton, aux petites fenêtres, au cœur du quartier commercial de Téhéran. «Vous ne le remarquerez même pas en passant devant», confie un ancien employé.

L’invisibilité comme doctrine

L’invisibilité comme doctrine, conférant à Khamenei un pouvoir que Khomeiny n’a jamais eu – et qu’il n’a jamais voulu. Considéré comme insuffisamment qualifié par les grands Ayatollahs, n’ayant pas le rang clérical requis par la Constitution, Khamenei fut choisi in extremis par l’Assemblée des experts à la mort de Khomeiny, grâce à un amendement constitutionnel voté dans l’urgence. Il opère à présent depuis un vaste complexe où travaillent environ 500 personnes recrutées parmi les Gardiens et les services de sécurité, financées par le Setad. Celui-ci est sa caisse noire colossale, indépendante du budget national et des luttes de factions, devenu un gigantesque levier d’enrichissement d’une autocratie.

Je mesure l’abîme entre le mystique que j’ai côtoyé et la mécanique institutionnelle qu’est devenu son héritage. Une nation de factieux qui, de l’aveu du président Pezeshkian devant le parlement, n’hésiteront pas à s’affronter entre eux dès la disparition de celui qui tient les cordons de la bourse.

« L’Histoire commence maintenant »

Ayant ouvert l’enveloppe remise par Khomeiny lors de mon vol de retour vers Paris, celle-ci contient une image et une ligne en arabe : «L’Histoire commence maintenant».

Elle a bien commencé en cette aube du 1er février 79. Elle ne s’est toutefois pas écrite comme il l’avait rêvé. Le régime qu’il a fondé implose sous le poids de ses propres contradictions. Celles-là mêmes qui avaient été perçues par l’adolescent qu’avait ébloui ce vieil homme au charisme insoutenable.

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