Marie Oppikofer à gagné le prix du concours pour la Revue littéraire et artistique „L’Âge d’encre » du Gymnase Auguste Piccard à Lausanne avec son texte „Rats et souris“. Le texte que nous publions était présenté lors des portes ouvertes le 20 mars 2026.
PAR MARIE OPPIKOFER
Il est trois choses qui m’effraient. J’ai sept ans, presque huit, et je n’ai presque plus peur de rien parce que je suis grande. Le matin, je vais toute seule à pied jusqu’à l’école, même en hiver quand le matin est nuit et que le froid me coupe presque le souffle.
Il y a juste un endroit qui me fait peur, près du tournant du rond-point, où il fait encore plus froid dans le dos, et je retiens mon souffle. Pas vraiment parce que j’ai peur. Enfin si, un peu.
Dans le noir, il y a des ombres. Qui me voient, et je les vois même si elles essaient de se cacher dans l’obscurité.
Et j’entends la voix de maman dans ma tête : « Méfie-toi des coins dans le noir. Ce n’est pas un endroit pour une petite fille. »
Alors je ne regarde jamais.
Je ferme les yeux et je marche plus vite, même si je sens ces yeux brillants me suivre à travers la nuit.
Je n’ai pas peur de grand-chose parce que j’ai déjà presque huit ans. Sauf dans le parc, juste devant le portail de l’école. Là, il y a un grand chêne, avec des grandes racines, et dessous, un trou. Un grand trou dans la terre.
Papa dit toujours, avec une voix de colère : « C’est eux. Ceux qui creusent leur maison sous nos arbres. Ils détruisent tout. Il faut dératiser. »
Il dit ça comme si tout le bonheur du monde dépendait de cet arbre.
Comme si ce trou le menaçait.
Comme si la vie qui s’y cachait n’avait pas le droit d’être là.
Moi, le matin, je fais un détour. Je n’ai jamais traversé. Papa m’a appris à avoir peur.
Pas beaucoup de choses me font peur parce que j’ai déjà presque huit ans. Mais une chose me fait le plus peur encore que les ombres et les rats du chêne.
Madame ma maîtresse est très gentille, elle sourit toujours.
Et puis un jour, c’était l’hiver. Ce matin, quand je passe près des ombres, j’entends une musique.
Si belle qu’elle me donne du chaud dans le cœur. Si belle qu’elle ne peut plus quitter ma tête. Quand je respire, mon souffle chante doucement.
Je ne sens plus de peur en moi.
Je décide d’aller tout droit.
Près du chêne, une souris.
Une toute petite souris.
Une bébé souris, tremblante, avec des grands yeux doux et tristes, comme si elle suppliait qu’on l’aime juste un peu.
Alors je la ramasse. Je la garde au chaud dans mes mains. Je la berce avec ma chanson, pour à elle aussi, lui réchauffer le cœur.
Madame ma maîtresse arrive. Elle hurle.
Hurle si fort que la souris s’est enfuie.
Hurle :
« Sale bête !….Dangereuse !…Lave toi, avant que ça te contamine ! »
Je pleure. Parce que même à presque huit ans, j’ai peur.
Elle dit que la souris n’a pas sa place ici. Qu’elle apporte le malheur. Qu’il faut la chasser, une fois pour toutes. Elle promet, la main sur le cœur : « Dès demain, on dératisera. On sera enfin débarrassés. »
Les ombres me font peur.
Les rats me font peur.
Et ce regard, de ma gentille et douce Madame maîtresse, aveugle de peur et noir de haine…
C’est ce qui me fait le plus peur.
M.O. 13 février 2026



Bravo pour ce texte.
Bravo pour ce prix.
Bravo pour le choix de l’illustration.
Bravo pour cette initiative de portes ouvertes du Gymnase Auguste Piccard.