Tribune libre – De Missolonghi à Gaza, le lourd tribut payé par les journalistes de guerre

1826-2026 : deux cents ans déjà ! L’Union des journalistes des quotidiens d’Athènes, affiliée à la Fédération internationale des journalistes (FIJ), vient d’organiser un colloque de deux jours consacré aux chroniqueurs de guerre à Missolonghi, la « Ville sacrée » proche de Patras où plusieurs milliers de Grecs furent massacrés par les troupes ottomanes lors d’une tragique sortie nocturne – l’Exodos – le 23 avril 1826. Le journaliste indépendant et historien Jean-Philippe Chenaux, qui a dirigé un livre intitulé Des Suisses au service de la Grèce (Ed. Favre, voir Infoméduse,11 juillet 2025), a retracé la vie du Zurichois Johann Jakob Meyer, héros de Missolonghi et rédacteur d’un bihebdomadaire publié pendant deux ans sous les bombes franco égyptiennes. La présidente de la FIJ, Dominique Pradalié, a profité de ce colloque coïncidant avec la commémoration du 200e anniversaire de l’Exodos, pour rendre hommage aux quelque 250 journalistes tués à Gaza en violation des conventions internationales sur la protection des civils en temps de guerre. 

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Dans le « Jardin des héros de Missolonghi », quelque soixante monuments funéraires ont été élevés à la mémoire des combattants qui ont soutenu quatre sièges successifs pendant la guerre pour l’Indépendance. Parmi les plus éminents de ces héros se trouvent le pharmacien Meyer, rédacteur des Ellinika Chronika, premier journal grec publié sur sol hellénique, Lord Byron, qui apporta notamment son soutien financier aux insurgés et mourut à Missolonghi dans les bras de Meyer, et le maire de la ville, Aléxandros Mavrokordátos. On peut ajouter le nom du mécène genevois Jean-Gabriel Eynard qui, sans jamais mettre les pieds en Grèce (il craignait d’être impliqué dans des luttes de clans locales), finança l’envoi de vivres, de vêtements, de médicaments, d’armes et de munitions, allant même jusqu’à racheter aux Ottomans des femmes et des enfants réduits en esclavage après la chute de la ville. On lui doit aussi, quinze ans plus tard, la création de la Banque nationale de Grèce.

Si la Grèce a conquis son indépendance en 1830 avec plusieurs dizaines d’années d’avance sur les autres Etats balkaniques, elle le doit bien sûr à l’héroïsme de ses combattants, mais surtout aux philhellènes de toute l’Europe et des Etats-Unis. Ce puissant mouvement est issu des Lumières, du libéralisme, du romantisme, du goût d’une élite pour la culture antique et de la compassion des chrétiens d’Occident pour leurs frères orthodoxes persécutés. Quatre événements décisifs ont créé de véritables ondes de choc en Occident : le massacre de Chios, la défaite de Péta, la chute de Missolonghi avec son tragique Exodos nocturne, puis la victoire navale de Navarin remportée par les flottes française, britannique et russe sur celle de la Sublime Porte.

« Terre des morts pour l’honneur »

En avril 1926, les journalistes d’Athènes ont érigé à Missolonghi, près du port, un premier monument à la mémoire de leur confrère suisse. On lit sur le marbre blanc : « Suisse, cet homme, Jean-Jaques Mayer, journaliste, en combattant avec la plume et l’épée, est tombé dans cette ville le 23 avril 1826, en laissant un admirable souvenir de vertus. L’Association des rédacteurs des journaux athéniens, en hommage aux services rendus, a érigé cette colonne à la mémoire de la postérité. » 

Un autre monument a été offert, un quart de siècle plus tard, par l’Association des Amitiés gréco-suisses de Lausanne. Inauguré en 1951au cœur même du « Jardin des héros », il est l’œuvre de l’architecte, peintre et écrivain lausannois Henri Robert Von der Mühll, qui succédera au Dr Messerli à la présidence des Amitiés gréco-suisses. Formé d’une pièce de l’imprimerie de Meyer, il porte l’inscription : « À la mémoire des citoyens suisses philhellènes qui en 1825-1826 prirent part à la défense héroïque de la citadelle de Missolonghi et dont le sacrifice contribua à la reconnaissance de la Grèce. »

Lord Byron avait qualifié Missolonghi de « terre des morts pour l’honneur ». Dans son exposé, la présidente de la Fédération internationale des journalistes a dit que deux siècles plus tard, « nous sommes ici pour témoigner du respect de cet honneur et le perpétuer ». 

« Crimes contre la paix »

« Le monde de ce XXIe siècle est en plein chaos du fait de la rapacité et des visées expansionnistes d’hommes et de femmes qui dirigent des pays colonisateurs. » Dominique Pradalié relève avec amertume que « les lois et traités internationaux mis en œuvre après la Seconde Guerre mondiale pour organiser la paix sont bafoués par les plus puissants. Tant le procès de Nuremberg que celui de Tokyo avaient mis l’accent sur les crimes contre la paix. Tous les critères juridiques nous crient qu’à Gaza un génocide est en cours. Les Palestiniennes et Palestiniens y sont martyrisés, ainsi qu’en Cisjordanie occupée et à Jérusalem. Le peuple libanais, le peuple iranien, le peuple syrien, sont sous les bombes américano-israéliennes depuis des jours et des nuits. Des crimes contre la paix sont bien en cours ».

On sait – et Dominique Pradalié l’a rappelé avec force exemples à l’appui – que les correspondants de guerre exercent dans des conditions épouvantables, au péril de leur vie trop souvent : « Plus de 250 journalistes, rien qu’à Gaza ont été victimes de leur devoir et sont tombés au champ d’honneur de la liberté de l’information. Une hécatombe dont les victimes ont été, dans la majorité des cas, visées intentionnellement. Ces héros et héroïnes informent le monde entier avec sérieux et professionnalisme et sont autant d’exemples de courage et d’abnégation. Hommage à elles et eux ainsi qu’à toutes celles et ceux qui, dans la zone, y compris en Israël, poursuivent leur mission au service de l’intérêt général ! »

Ce colloque sur les journalistes de guerre était particulièrement bienvenu. La présidente de la Fédération internationale des journalistes a tenu à remercier l’Union des journalistes des quotidiens d’Athènes de l’avoir organisé dans le contexte actuel, où beaucoup de confrères et consœurs sont exposés au danger. Mais partout la guerre est déclarée à la liberté de la presse. Et de citer le nom de Giórgos Karaïváz, spécialisé dans les enquêtes sur le crime organisé, assassiné à Alimos le 9 avril 2021, en toute impunité, puisqu’à ce jour aucun meurtrier ni commanditaire n’a été inquiété malgré l’acharnement de ses proches et des syndicats grecs de journalistes à obtenir la vérité. En juillet 2010, un autre journaliste, Sotiris Giolias, avait été tué d’une rafale de treize balles, par deux hommes habillés en policiers. Les tueurs ont-ils été identifiés et punis ?

L’impunité, ce cancer qui ronge les démocraties

« L’impunité est le cancer qui ronge toutes les démocraties et il revient aux journalistes de dénoncer toutes les impunités des puissants. Ils et elles sont actuellement les victimes de l’impunité donnée à leurs assassins », a martelé Dominique Pradalié sous les applaudissements des autorités grecques et des nombreux journalistes présents. 

En matière de protection et de sécurité des journalistes, il n’existe hélas aucun texte international spécifique. Et de rappeler qu’en 2025, la FIJ a dénombré 128 morts : « Un chiffre épouvantable ! Chaque année, c’est un cauchemar sur les cinq continents. » C’est pourquoi la FIJ a fait établir une « Convention internationale pour la sécurité et l’indépendance des journalistes et autres professionnels des médias ». Le but de cette Convention est de promouvoir, de protéger et d’assurer la sécurité des journalistes et des autres professionnels des médias en temps de paix et pendant les conflits armés, et de préserver leur capacité à exercer leur profession de manière libre et indépendante dans un environnement propice, sans être confronté au harcèlement, aux intimidations ou aux attaques contre leur intégrité physique. Quelques mesures concrètes qu’elle propose : 

– une commission permanente indépendante doit siéger pour détecter les harcèlements, intimidations ou attaques contre l’intégrité physique mentionnés à l’article 1 susmentionné ;

– chaque pays doit révéler, chaque année, ce qui a été fait en faveur de la liberté de la presse ;

– une équipe internationale, indépendante, peut aller dans les pays où la justice n’a pas réussi à identifier les assassins de journalistes et leurs commanditaires afin de les traduire devant les juridictions compétentes.

Ce projet, rédigé par une spécialiste du droit international, est parrainé par un groupe de pays, où la Grèce se trouve en tête depuis le premier jour. Dominique Pradalié souhaite que tous les Etats démocratiques le soutiennent publiquement, afin qu’il puisse être adopté par l’Assemblée générale des Nations Unies et mis en œuvre sans délai. Sinon, a-t-elle ajouté, « le 2 novembre deviendrait une sinistre farce ». Ce jour-là, rappelons-le, est dédié par l’ONU, chaque année, à la mémoire de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, tous deux membres d’une équipe de Radio France Internationale (RFI) assassinés à Kidal (Mali), le 2 novembre 2013, et à celle de tous les autres journalistes tués dans l’exercice de leur mission.

Entretenir la flamme

Ici-même, à Missolonghi en 1926, Zacharias Papantoniou, représentant de l’Union des journalistes des quotidiens d’Athènes, a proclamé : « Le journalisme et la liberté naquirent au même instant, de la même flamme. » « Que cette flamme dure longtemps ! A nous toutes et tous de l’entretenir ! », a conclu la très active présidente de la FIJ.

Membre actif RP de ch-media, une Association indépendante des journalistes suisses qui n’a jamais été affiliée à la FIJ, je souhaite aussi avec la présidente de ce syndicat politiquement très engagé que les Conventions de Genève du 12 août 1949, et notamment l’article 48 du Protocole additionnel I de 1977, soient respectées par toutes les parties à un conflit armé. La distinction entre les cibles civiles et militaires doit constamment être faite. L’article 51 paragraphe 2 dudit Protocole interdit expressément les attaques contre les civils, au nombre desquels figurent les journalistes et correspondants de guerre, particulièrement exposés : plus de 600 tués en six ans, avec neuf cas sur dix qui restent impunis. Il est temps de s’en inquiéter et d’y remédier.

Jean-Philippe Chenaux, Lausanne

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