Témoignage exclusif – Dioxines à Lausanne, le baiser du monstre

En 2022, c’est le choc. La Ville de Lausanne et sa population apprennent qu’elles sont totalement exposées à la dioxine. Des rapports contradictoires polémiques. Tout le monde se dit que ça va aller. Tout serait tellement simple si c’était vrai. Antoine Wasserfallen, architecte diplômé EPFL, docteur en sciences techniques EPFL, fut l’un des témoins et acteurs de l’époque, il y a 36 ans. Il raconte en exclusivité pour infoméduse.

Carte officielle des dioxines à Lausanne (intensité : les trois premiers violets à mauves toxiques). Source Guichet cartographique cantonal, vd.ch , 2026.



PAR ANTOINE WASSERFALLEN

Comment est-il possible qu’une ville suisse devienne aussi polluée qu’un champ passé à l’agent orange, le défoliant du Vietnam ? Comment est-il possible qu’une ville suisse atteigne les niveaux de pollution, et même jusqu’à dix fois du plus grand accident chimique – suisse – d’Europe à Seveso?

C’est l’histoire de Lausanne et de sa centrale UIOM d’incinération dans un Vallon avec une cheminée trop courte pour dépasser les bords de son Vallon. Ce paradoxe a entretenu la vision d’une société hygiéniste, entrant dans le monde de la surconsommation. L’ensemble société d’abondance et de l’ignorance est devenu une équation à résolution impossible et aboutit à l’intoxication actuelle de tout le centre-ville.

Un rapport de l’université et de l’EPFL retrace désormais l’ensemble des errances urbaines.

Rapport d’investigations, 2022, page de couverture.

Ce qui est moins connu, c’est que la Ville était officiellement au courant depuis 1990 de la présence de dioxine.

Le temps passe, personne ne fait rien

La Suisse, si propre, si exemplaire, au coeur de ce toxique mondial, vraiment ?

Ce témoignage retrace la dernière alerte formelle au sujet de ce cas le plus grave d’Europe de pollution à la dioxine. On aurait pu l’éviter dans ses proportions récentes.

Mais comment se fait-il que personne n’en avait parlé avant. Non, vraiment ? En fait, l’alerte avait déjà été donnée vingt-cinq ans plus tôt par l’Office fédéral de l’environnement qui a des relevés troublants. Dans le lac et vers la station d’épuration de la Ville. Au début tout paraît normal. Comme habituel.

On tergiverse. Parler, pas parler ? Communiquer ?

Le temps passe. A la vaudoise – à la lausannoise – , personne ne fait rien. Douce Suisse.

Tout le monde se dit que ça va aller

2020, c’est le choc. La Ville de Lausanne et sa population apprennent qu’elles sont totalement exposées à la dioxine. A cause d’un Privé. Toutes sortes de rapports alimentent par la suite la polémique. Tout le monde se dit que ça va aller. Et oui ça va aller et la Ville affirme qu’il n’y a pas de très grand danger si on ne mange pas la terre du centre-ville ou qu’on arrête de manger des œufs tous les jours si vos poules sont là. Tout serait tellement simple si c’était vrai.

Les proportions annoncées sont plus graves. On se rend compte qu’on est dans des taux toxiques qui sont comparables à des taux internationaux redoutés. La télévision Suisse fait son apparition avec l’émission Temps Présent qui montre que les habitants et résidents sont très inquiets. Et l’ensemble dérive. Des consultants internationaux, rappellent sur les médias que les études rassurantes ne sont pas menées selon des standards reconnaissables.

La Ville avait été alertée une trentaine d’années plus tôt

Le problème, c’est qu’en réalité, la Ville avait été alertée une trentaine d’années plus tôt. Au moment des études définitives sur la nouvelle centrale d’incinération des ordures ménagères. Car non contente d’avoir pollué des quartiers du centre depuis une usine si mal placée en 1958, trop basse et au milieu du fatidique Vallon dont la cheminée était enfoncée dans la topographie, la ville va rééditer l’exploit en reproduisant son modèle à peine 500 mètres plus haut. Élément qui a été énormément discuté par des physiciens, des chimistes et des ingénieurs. Au moment du débat, un instant de grâce s’était produit, et il était possible de retarder le glaive du destin. Ce n’est, hélas, pas l’option qui a été choisie et cet article retrace un autre épisode d’occasion manquée, extraordinaire.

1990 est une occasion merveilleuse : un écologiste engagé vient d’être élu à la municipalité de Lausanne. La porte s’ouvre à un consortium industriel de penseurs et d’écologistes, qui propose l’alternative. Une étude a lieu, qui propose une toute autre façon de repenser le problème du traitement des ordures. La technologie proposait presque un miracle puisqu’elle provoque moins de déchets finaux et surtout prend en compte dès le début la problématique de la dioxine. Pour le candide qui ne connaît pas encore ce poison d’une autre façon que par oui-dire au sujet du défoliant au Vietnam et de l’accident de Seveso, dans le Nord de l’Italie, ce spectre chimique de la dioxine est un peu abstrait.

Mal connu, ce poison est diffus, il pénètre un peu partout

En fait, c’est un composant à la répartition statistique entre plusieurs agents chimiques, qui va jusqu’à décomposer une centaine de dérivés, très toxique pour l’humanité. Les conséquences peuvent aller de la malformation congénitale jusqu’au cancer pour ceux qui sont exposés. Mal connu, ce poison est diffus. Il pénètre un peu partout, on le trouve même dans les barbecues le soir dans tous les jardins. Ce qui permet les blagues des ingénieurs: « ton barbecue est plus polluant que la centrale d’incinération! »… C’est évidemment faux puisque premièrement les gens ne font pas tous les jours des grills. Et deuxièmement parce que la densité et la quantité de diffusion sont bien inférieures quand on grille une saucisse dans un coin de jardinet !

Les scientifiques qui signent l’étude alternative sans dioxine vont assez loin, ils proposent une technologie d’incinération  plus avancée que celle qui sera retenue par la suite pour le transfert de l’usine vers le haut de la vallée, à la Sallaz. Ils proposent aussi surtout de prendre en compte ses dérivés toxiques, si pernicieux. Le rapport salvateur comprend donc même un tableau détaillé avec les chiffres comparés et l’annonce qu’en réalité le danger est déjà présent, puisque l’usine actuelle en produit beaucoup.

Extrait du rapport 1990. La Ville a préféré continuer à utiliser les obsolètes technologies cartellaires suisses du haut du tableau 10-100x plus polluantes en dioxines, alors qu’on lui proposait celle de la dernière ligne, internationale (Autriche/membre comme la Suisse de l’AELE à l’époque), innovatrice et moins coûteuse.

La municipalité de Lausanne est donc totalement au courant depuis 1990 de ce problème. Conséquence du travail des lobbies? Le mandat représente trois à quatre cent millions de francs d’affaires pour les industriels. Sur un total de six milliards à l’échelle de la Suisse.

Il faudra des centaines de millions pour décontaminer le centre de la ville de Lausanne

Le rapport est écarté, enterré même. À tel point que le service de documentation de la Ville déclare aujourd’hui qu’elle ne le retrouve plus. Tout en confirmant qu’il lui a bien été adressé. Le train-train dioxine a continué de 1990 à 2005, ce qui permet la diffusion en fin de compte du double de la quantité de ce qui s’échappera. Comme la surface de la ville est plus réduite qu’à Seveso et que le panache de la fumée du Vallon s’abat sur la topographie en pente de Lausanne, on aboutit à pratiquement dix fois le taux sur le terrain concerné.

Les conséquences sont désormais connues, il faudra des centaines de millions de francs pour décontaminer le centre de la ville de Lausanne. La Confédération, le Canton et la Ville paieront, conséquence de l’incurie des décideurs précédents. Des rapports sont publiés pour retracer les errances. Tout le monde espère qu’on en restera là.

Le rapport d’Unisanté commandé en 2021 par la Ville et le Canton pour mesurer l’étendue des dégats sanitaires de la dioxine à Lausanne.

Ces brûchons qui entraient dans les chambres à coucher…

Lausanne a toujours été une ville d’expérimentation technique : on se souviendra de sa première électrification , pratiquement d’Europe, ou de ses trolleybus.

La capitale vaudoise continue à innover en 1958, avec l’ouverture de sa centrale d’incinération urbaine. Les pionniers sont les ingénieurs EPFL (à l’époque EPUL) Henri Blanc et Géza Völgyi. Qui en deviendront successivement les exploitants-chefs. Comme c’est un peu leur bébé, une franche discussion a toujours été compliquée, affirment des connaisseurs du dossier. L’usine dite ‘du Vallon’ a toujours été maternée par ses Autorités et ses directeurs techniques comme un joujou chéri. Cette marotte intellectuelle et technique durera un cinquantenaire, puisque la centrale sera exploitée jusqu’en 2005.

Lausanne en est également très fière: comme elle se situe au centre de la Ville, il est très simple d’y acheminer les déchets ‘à traiter’. Le vrai problème c’est que la technologie n’a jamais suivi et que ses fumées ont pollué longuement et durablement les quartiers du Tunnel et du Vallon, ainsi que tout le centre-ville. On a parlé à un moment des ‘brûchons’ du Vallon qui étaient en fait des espèces de cendres non brûlées, virevoltant partout et qui entraient même par les fenêtres des habitants dans les salons de Lausanne, surtout les chambres à coucher.

Pendant plus de quatre décennies, l’usine, tel un Baal du XXe siècle, ‘avale’ tout et brûle des quantités, entre 30 000 et 70 000 tonnes par an. Sa polyvalence est jalousement sauvegardée par les Autorités communales : au début c’est le Municipal Marx Levy qui la défend contre les accusations répétées de pollution, puis, après être devenue prébende socialiste, c’est le Municipal Pierre Tillmanns qui en sera le dernier ‘avocat’. Accouchant du nouveau monstre en amont, qui la remplacera depuis la Sallaz, avec le projet pharaonique, toujours urbain , et conçu par les mêmes techniciens qui choisissent encore des anciennes technologies, dénommé TRIDEL, dès 2005. A.W.

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Pour un historique complet lire « La plus vieille usine du monde » – Socio-histoire de l’incinérateur du Vallon (1958-2005), par : Collège des Humanités, EPFL ; Institut des sciences sociales, UNIL ; Central Environmental Laboratory, EPFL ; Département Santé travail et environnement, Unisanté. Librement disponible sur internet.

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L’enfer côtoyant le paradis: sur le site surnommé « La Friche » dans le quartier du Vallon, des ruines taguées demeurent l’unique vestige de l’usine démolie en 2009. Non loin d’une communauté de marginaux et d’artistes, une promenade idyllique conduit vers les hauts de la ville. Photo @2026 infoméduse.

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