Le Festival du Livre à Paris a connu cette année un record de fréquentation. L’édition affiche une apparente vitalité mais sur fond de crises simultanées qui ébranlent ce secteur culturel fragilisé par les nouveaux médias et par des fusions-acquisitions qui font grand bruit.
YANN LE HOUELLEUR, à Paris, texte et photos
Ces jours-ci, la France est en train d’écrire une page parmi les plus sombres de son histoire. Que ce soit dans le champ économique ou dans la sphère diplomatique, les échecs s’accumulent. Stellantis a décrété l’arrêt irréversible de sa production d’automobiles (Opel Mokka et DS3) à Poissy, dans la région parisienne. Quelques heures plus tard un soldat français des Casques bleus a perdu la vie dans une embuscade tendue au Sud-Liban par les terroristes du Hezbollah. Cuisante humiliation : quelques jours plus tôt, Donald Trump avait raillé une fois de plus le gouvernement d’Emmanuel Macron. Bien à sa manière, abruptement, il a déclaré ne pas vouloir de la France à la table des négociateurs d’un plan de paix au Moyen-Orient.
Quelle épouvantable semaine ! Encore une mauvaise nouvelle, cette fois-ci concernant la jeunesse : le Centre national du Livre a divulgué les résultats alarmants d’une étude réalisée auprès d’un échantillon de 1500 enfants et adolescents âgés de sept à dix-ans. Extrait significatif de cette étude : «Les jeunes ne lisent plus que dix-huit minutes par jour pour leur plaisir, soit une minute de moins qu’en 2024 et une perte de huit minutes depuis 2016. En moyenne, ils passent trois heures par jour devant un écran. Ce chiffre culmine à plus de cinq heures chez les 16-19 ans.»
Si 56% des 7-9 ans sont déjà sur les réseaux, la quasi-totalité des 16-19 ans (99%) y est active. Sur ces écrans, on consomme majoritairement des vidéos courtes (56%) plutôt que des livres (16%).
Voilà donc d’effroyables statistiques. Impuissants, nous assistons à l’émergence de générations de citoyens en proie à l’esclavage numérique que redoutent les professionnels de l’éducation et de la culture. Officiellement, cette soumission au numérique appelée à faire toujours davantage de ravages est l’une des raisons pour lesquelles Emmanuel Macron tente de faire adopter par l’assemblée nationale un projet de loi liberticide restreignant le libre accès des moins de quinze ans aux réseaux sociaux par le biais de l’obligation faite à tous les citoyens d’obtenir un passeport numérique En réalité, ainsi que le redoutent de nombreux élus et des intellectuels, toutes tendances politiques confondues, il s’agirait d’un prétexte pour attenter aux libertés individuelles.
Une foule joyeuses et optimiste
Parmi les sombres nouvelles qu’ont déversées les médias au long des jours écoulés, cet inexorable recul de la pratique de la lecture est sans doute le plus douloureux. Les chaînes de l’audiovisuel public et les chaînes d’infos en continu y ont consacré une quantité industrielle de reportages. Patrie par excellence de la littérature et de la culture, la France devrait donc héberger à moyen terme une population en partie ignorante et abrutie sous le joug des algorithmes.
Surprise de taille : cette perspective effroyable ne semble toutefois pas avoir suscité trop d’inquiétudes au sein de la communauté des maisons d’édition qui ont dressé leurs stands pendant trois jours (17 au 19 avril) à l’occasion du Festival du Livre. Sous l’immense verrière du Grand Palais, l’une des plus belles œuvres architecturales à Paris issues de l’art nouveau, s’était massée une foule joyeuse et plutôt optimiste. L’attrait pour la lecture et la littérature conserve toute sa vigueur dans l’Hexagone : le long de la colonnade extérieure du Grand Palais végétait une file d’attente d’au moins deux-cent mètres et l’ouverture des portes de faisait vraiment au compte-goutte.

« Détail » plutôt réjouissant : il y avait beaucoup de jeunes se mêlant à des séniors censés, eux, être friands de livres. Frais comme un jour nouveau, Raphaël (17 ans) et sa sœur Clara (22 ans) s’étaient joints à cette jeunesse en quête de culture contrastant avec tant de leurs compatriotes du même âge livrés au désœuvrement et en manque de repères dans les quartiers réputés insécures. « Je pense être représentatif de la jeunesse actuelle », fanfaronnait Raphaël qui disait vouloir embrasser une carrière dans la politique:
Si je ne consomme pas de livres et de journaux, par contre j’utilise des supports modernes autres que le papier pour m’informer. Pour aimer les livres il faut avoir des parents qui possèdent chez eux une bibliothèque. Ce n’est pas vraiment notre cas.
Sous le charme de la romance
En réalité, l’apprentissage de la lecture se fait dans une large mesure grâce aux bandes dessinées, raison pour laquelle les invités d’honneur de cet évènement était la mosaïque d’éditeurs occupant ce juteux créneau. Rien d’étonnant à ce que l’étude publiée par le CNI mette en exergue ce point capital :
Pour la première fois, la détente est la raison principale ciblée pour ouvrir un livre (+8 points par rapport à 2024/2022) dépassant le simple plaisir de l’occupation.
Un autre vecteur du redéploiement de la production éditoriale est « la romance » qu’une professionnelle de l’édition présente au Festival du Livre décrit en ces termes :
Depuis plusieurs années on assiste à une petite révolution dans nos métiers qui se traduit par une croissance de nos offres éditoriales. Des femmes racontent des histoires à partir d’objets divers reflétant le quotidien de leur lectorat. Rien de très original mais les relations amoureuses tissées par ces autrices autour de ces objets touchent le cœur des lectrices. Cela rappelle la collection Arlequin…
Parmi ces plumes féminines recourant à un vocabulaire aisément compréhensible par toutes et tous : la charmante et élégante Delphine de Vigan présentait, dans un auditorium plein à craquer, son dernier roman intitulé « Je suis Romane Monnier ». Répondant aux questions d’un journaliste du Figaro onctueux et obséquieux, Delphine de Vigan dévoilait ainsi la trame de son tout nouvel ouvrage promis à un vif succès puisqu’elle compose des nouvelles et des romans depuis 2009 au rythme d’un titre environ tous les trois ans.
C’est l’histoire d’un homme, Thomas, qui se rend dans un café au lendemain d’une soirée bien arrosée. Une jeune femme remet à Thomas les codes d’accès à son portable, permettant ainsi à cet inconnu de se glisser dans sa vie la plus intime. Ce roman tourne autour d’une préoccupation : dans un monde devenu si complexe et instable, comment laisser une trace ?
Lot de consolation
Certes, Madame de Vigan aime à répondre aux questions des chroniqueurs mondains meublant les colonnes de magazines publiés à Paris. Mais elle s’est dérobée aux questions qu’envisageait de lui poser l’auteur de l’article que vous avez les yeux. Il avait tout de même commencé à lui demander… «Ecrire des livres c’est davantage un métier qu’une question de talent.» Quelque peu ébranlée par une aussi insolente question, l’autrice à succès s’est empressée de bavarder avec d’autres visiteurs et courtisans épatés par sa prestation. Elle m’a toutefois fait un petit signe de la main, tout en me dévisageant rapidement, de manière à pouvoir immortaliser son délicat sourire dans l’œil de mon portable. C’était un lot de consolation alors que, bredouille, je retournais dans le cœur du réacteur de ce Festival pour y faire le plein d’informations concernant cette fois-ci les secousses ébranlant la maison Grasset désormais propriété d’Hachette dont le milliardaire Vincent Bolloré a pris le contrôle… J’y reviendrai prochainement dans ces colonnes.
Hachette déclare la guerre…
Il y avait pléthore de marques et d’enseignes de l’édition sous la verrière du Grand Palais striée de nervures métalliques : pêle-mêle, Albin Michel, Editis, Gallimard et sa filiale Folio, Robert Laffont, J’ai lu, l’Observatoire, les Editions de Minuit, Acte Sud et tant d’autres… Pour autant, il ne faudrait pas oublier, parmi les nombreux invités étrangers, le Suisse Favre. « Voyez-vous, Hachette nous a tous snobés », faisait observer Laurence Deschamps, directrice aux Presse de la Cité sur le stand d’Editis.
Effectivement, le géant français de l’édition n’a pas réservé un espace au Festival du Livre qui vient de s’achever. Décidément, cette filière jadis si prospère que fut l’édition et la littérature n’en a pas fini de se recomposer, troublée par des requins féroces prêts à fondre sur les plus fragilisés par la flambée des coûts de production et par l’irrésistible montée en force du numérique et de la dématérialisation.




