La manifestation organisée le 2 mai aux Invalides a réuni des marins, des agriculteurs et des artisans que la débâcle de l’économie française, tout comme la tyranie de Bruxelles, a précipité dans une crise sans précédent.
PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris
Jamais muguet n’aura été si onéreux, un premier mai. A proximité des Invalides, ce somptueux édifice incarnant le classicisme sous Louis XIV, un fleuriste avait ouvert ses portes au lendemain de la fête du Travail. Mal réveillé, l’auteur de cet article dut se frayer un passage au milieu de plantes luxuriantes pour se trouver nez à nez avec un vendeur. Je désirais à peine confirmer l’emplacement de la place Vauban. Elle n’était qu’à deux-cents mètres plus loin, le long de l’avenue de la Tour Maubourg. Mon interlocuteur en profita pour me proposer « un brin de muguet. Pourquoi pas, si ça pouvait porter chance dans le cadre du reportage qui allait suivre ? Mais quand il me tendit ce brin, l’emballant dans un luxueux papier transparent, je n’en cru pas mes oreilles. Trois euros pour quelques clochettes maigrelettes prématurément jaunies menaçant de se décrocher !
Si le prix du muguet atteint des sommets, sans doute est-ce, entre autres raisons, parce que la clientèle se fait plus rare. Et la floraison de l’inflation menace de contaminer toute l’économie d’un pays, la France, dont une portion énorme de la population cultive depuis longtemps déjà l’inconscience. Sitôt survenu le mois d’avril, les Français, quelle que soit leur classe sociale, pensent, avec un brin d’obsession, à ce mot magique : « VACANCES ». Un bien curieux territoire, coupé des réalités du monde contemporain, où effectivement le manque de culture économique abonde telle une satanée mauvaise herbe. Par exemple, comment l’Hexagone peut-il espérer un retour à la croissance de son PIB si, en moyenne, ses salariés travaillent, à l’année, deux-cents heures de moins que les Allemands ? Une telle singularité se fait d’autant plus inquiétante que s’amorce une crise mondiale engendrée par les sévères conflits qui secouent le Moyen-Orient.
Un plan d’urgence insuffisant
La flambée des prix du pétrole ne manquera pas d’annuler l’objectif d’une croissance de 0,9 % que s’était fixé le gouvernement à l’aube de cette année. Cité par un grand quotidien, un économiste au sein de Rexecode se contente de mentionner : « Auparavant réaliste, ce pourcentage devient à présent trop optimiste. » Plus lucide encore, l’économiste Marc Touati, lors d’un débat sur CNews, a estimé le recul du PIB tricolore à 1 % depuis le début de l’année. Et le nombre de chômeurs, suggère-t-il, s’élèverait à 7 millions. «Avec, de surcroit, une dette colossale (3.482 milliards d’euros), l’économie française est une bombe à retardement », a martelé Marc Touati.
Bien au contraire, c’est un fort pessimisme qui régnait ce jour-là à l’ombre des Invalides. Pour autant, le dôme de cet ex-hôpital (voulu par Louis XIV pour soigner ses soldats blessés au front) brillait sous un soleil tapageur.
Annoncé le matin-même par les chaines d’information en continu, une manifestation conjuguait le mécontentement de trois catégories professionnelles parmi les plus menacées par la flambée des prix du carburant : les agriculteurs, les marins pêcheurs, les artisans. A l’heure où les enseignes de la grande distribution multiplient les insertions publicitaires dans les médias, ces professionnels ne savent que faire pour survivre. Feignant d’être sensible à leurs revendications, le gouvernement a échafaudé un programme d’urgence destiné à leur redonner un peu d’oxygène.

Un agriculteur présent à ce rassemblement, Patrick Le Gras, relativisait les modalités de ce plan d’urgence : « Pour avoir droit à des indemnités de cinquante euros par jour, ils nous faut passer par l’humiliation de remplir d’innombrables formulaires. Et si nous dépassons d’un centime les seuils de revenus prévus, c’est… peanuts ! » A la tête d’une exploitation familiale, dans le Nord de la France, Patrick Le gras affirme consommer « de mille à mille deux-cent litre de carburant par jour » (Tracteurs, équipements divers). « Impossible, clame-t-il, d’obtenir de justes compensations, d’autant plus que les remboursements promis par le Premier ministre Lecornu n’interviendront que dans le courant juin. »
Les coups de filet des Hollandais
Ainsi que l’ont conjointement relevé « Infoméduse » et le journal numérique « Franc-Parler » dans un précédent article, il ne subsisterait plus que 400.000 agriculteurs dans l’Hexagone, alors qu’ils étaient dix fois plus nombreux cinquante ans auparavant. Patrick Le Gras et ses confrères en ce samedi au pied des Invalides ce samedi 2 mai aux Invalides n’ont pas manqué de critiquer ce fléau qu’est pour eux, comme pour tant de professions, une Europe bruxelloise devenue autoritaire et même tyrannique.
Quelques heures plus tôt, rappelait Monsieur Le Gras, a débarqué au Havre «un bateau chargé de tonnes de mauvaise viande en provenance du Mercosur» conformément aux accords de libre échange signés au début l’année entre Mme Van der Leyen, présidente de la Commission européenne, et ses partenaires sud-américains (dont le Brésil).
L’Europe, c’est aussi la bête noire des marins pêcheurs, ces forçats de la mer victimes eux aussi de l’envolée des carburants. Soumis à des quotas, ils font face à la concurrence féroce de navires dépêchés au large des côtes françaises par des industriels hollandais, ainsi que s’insurge David le Quintrec, président (à Lorient) de l’Union française des pêcheurs artisans. A l’instar des agriculteurs, le nombre des artisans pêcheurs, dans l’Hexagone, rétrécit telle une peau de chagrin. « Nous ne sommes plus que six-mille alors que nous étions vingt-mille à la fin du siècle dernier ». Selon David le Quintrec, il ne fait aucun doute qu’Emmanuel Macron tout comme les gros poissons nageant dans les troubles eaux bruxelloises ont misé sur une probable noyade de tous ceux qui vivent, péniblement, du fruit d’un si pénible travail frôlant l’esclavage. Il ne reste plus qu’à espérer que la manifestation organisée le samedi 2 mai fera des vagues… On ne peut que regretter le peu de citoyens qu’elle a attiré, une insuffisance de soutiens qui en dit long – pour revenir au tout début de cet article – sur l’inconscience d’une si grande partie des Français. Hélas, ils ne se doutent pas que le début des grandes vacances risque de coïncider avec l’accélération de la débâcle de l’économie française…





