La Suisse a besoin d’un nouveau modèle économique

PAR STEFFEN KLATT

Au cours des trois décennies de mondialisation, la Suisse a très bien tiré son épingle du jeu en se positionnant aux échelons supérieurs des chaînes de valeur mondiales. Aujourd’hui, ce modèle économique touche à sa fin. Les flux de richesse sont détournés, tandis que les coûts demeurent.

Ces trois dernières décennies ont été belles. En Suisse encore plus qu’ailleurs. D’une manière ou d’une autre, les choses allaient toujours de mieux en mieux, pas pour tout le monde, mais pour beaucoup. Rares sont ceux pour qui la situation s’est détériorée. Croissance, prospérité, problèmes de luxe.

Le pire sera-t-il évité?

Cette époque est révolue. La fin a été provoquée de l’extérieur : la crise du Covid, la guerre en Ukraine, les guerres commerciales de Donald Trump. Et elle a été préparée dans notre propre pays : hausse des prix de l’immobilier, augmentation des coûts de la santé, mécontentement croissant face à l’immigration.

Ceux qui le souhaitent peuvent encore espérer que le pire sera évité, comme ce fut le cas avec les droits de douane américains de 39 pour cent sur les importations en provenance de Suisse. D’ores et déjà, Roche et Novartis – ainsi que de nombreuses autres entreprises – investissent en Amérique l’argent qu’elles ont, pour partie, gagné en Suisse.

Au cours des trois décennies de mondialisation, le modèle économique de la Suisse a reposé sur un positionnement assez haut dans les chaînes de valeur linéaires de plus en plus longues de l’économie mondiale – là où les bénéfices sont réalisés.

Une longue tradition et un prix à payer

Cela signifiait tout d’abord miser systématiquement sur des produits à forte marge – produits pharmaceutiques, montres, technologies médicales, robotique, etc. La Suisse pouvait ainsi s’appuyer sur une longue tradition. Il s’agissait également de délocaliser systématiquement à l’étranger tous les produits et étapes de production à faible marge – machines simples, produits de consommation courante, textiles. Cela a été rendu possible grâce à la mondialisation. Le prix à payer : les risques liés aux chaînes d’approvisionnement.

Deuxièmement, cela signifiait miser systématiquement, dans le secteur financier, sur les domaines les plus rentables. Donc la gestion de fortune plutôt que les banques commerciales, les fonds spéculatifs plutôt que les fonds de placement. Cela a été rendu possible grâce à la libéralisation des marchés financiers. Le prix à payer : une dépendance vis-à-vis des marchés financiers internationaux.

Troisièmement : attirer systématiquement dans le pays les activités les plus rentables de l’économie mondiale – la recherche et le développement, le commerce des matières premières, les sièges sociaux. Externaliser tout le reste. Cela aussi grâce à la mondialisation. Le prix à payer : la dépendance vis-à-vis des décisions d’une poignée de dirigeants.

Et quatrièmement : attirer volontiers les milliardaires eux-mêmes dans le pays, pour une courte durée comme lors du Forum économique mondial ou pour une durée plus longue grâce à l’imposition forfaitaire. Le prix à payer : la dépendance vis-à-vis de la jet-set et de ses modes changeantes.

Dans l’immobilier les prix ont grimpé

Le modèle économique de la Suisse à l’époque de la mondialisation a connu un tel succès que les roubles (et les dollars) affluaient à flots dans le pays.

Et où allaient-ils ? Dans l’immobilier, par exemple. Les prix ont donc grimpé. Dans des services de premier ordre – leurs prix ont donc grimpé. Dans un système de santé de premier ordre – ses coûts ont donc grimpé.

Ce modèle économique a attiré des milliards et des milliardaires en Suisse pendant la mondialisation. Mais tous les habitants n’en ont pas profité.

Une seule grande ville

Cette époque est désormais révolue. La Suisse a donc besoin d’un nouveau modèle économique. Et comme tout bon nouveau modèle économique, celui-ci peut s’appuyer sur les atouts existants.

Au cours des dernières décennies, la Suisse a donné naissance à quelque chose d’unique : une société urbaine dans un pays diversifié. La Suisse s’est développée pour former une seule grande ville, composée de nombreux quartiers et entrecoupée de vastes espaces verts – et bleus. Même les plus petits hameaux sont désormais devenus des quartiers urbains, avec un niveau de vie aussi élevé que celui des grandes villes, mais sans opéra.

Au cours de cette période, la Suisse a accueilli des millions de personnes venues de toute l’Europe et du monde entier, et les a parfaitement intégrées. Elle en a même tiré un gain d’autonomie et de visibilité : la « Swissness » est le fruit de cette mondialisation vécue.

Société urbaine

Cette société urbaine est un atout majeur pour la Suisse. Car le monde post-globalisé aspire lui aussi à la prospérité – les nouveaux maîtres du monde veulent simplement répartir cette prospérité différemment, davantage vers Mar-a-Lago et Moscou plutôt que vers Maienfeld et Meiringen, davantage vers Pékin et Pyongyang plutôt que vers Payerne et Pontresina.

Mais la prospérité est générée par les sociétés urbaines. Les Suisses savent comment développer de nouvelles idées – le pays dispose pour cela d’universités, d’écoles polytechniques et de hautes écoles spécialisées de premier ordre. Ici, on sait comment transformer ces idées en bons produits et services – ces dernières décennies, les promoteurs de l’innovation ont poussé comme des champignons un peu partout, à l’initiative du Technopark de Zurich et de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, qui ont fait figure de pionniers. Ici, on sait aussi comment commercialiser ces produits et services à l’échelle mondiale – personne n’est aussi bien connecté que les Suisses.

Plus de communication vers l’extérieur

Comme toutes les grandes villes, la Suisse a besoin d’un périphérique. Si elle veut réussir, elle doit entretenir des relations optimales avec ses voisins, ses partenaires commerciaux et ses amis. Cela est d’autant plus important dans un monde où les superpuissances et leurs imitateurs brandissent à nouveau leurs missiles.

Comme toutes les grandes villes, la Suisse doit veiller à obtenir les ressources dont elle a besoin pour son économie et, a fortiori, pour son alimentation. La bonne nouvelle, c’est que bon nombre de ces ressources sont déjà là, il suffit de les exploiter. L’économie circulaire n’est pas une utopie écolo, mais une nécessité économique. Le passage d’un modèle économique linéaire à un modèle circulaire est une chance pour la Suisse.

Et comme toujours avec les nouveaux modèles économiques : il faut plus d’informations sur ce qui se passe ailleurs ; il faut plus de communication vers l’extérieur. Ces deux éléments, l’information et la communication, doivent être crédibles. Une opportunité pour la Suisse.

Steffen Klatt est le fondateur et directeur général de l’agence de presse Café Europe à Winterthur, qui gère également la plateforme d’information punkt4.info, ainsi que l’auteur de plusieurs ouvrages. Les éditions Zytglogge à Bâle ont publiées en avril «Warum die Schweiz so reich ist. Und warum nicht alle etwas davon haben». Steffen Klatt a également collaboré à infoméduse en 2010-2011.

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