Préserver la forêt, une priorité pour les indigènes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée

Mundiya Kepanga, un chef indigène, a pris la tête d’un mouvement de défense de la forêt tropicale. Dans son pays, une ile située au Nord de  l’Australie, des projets ambitieux visent à « fixer » les familles de petits agriculteurs sur leurs terres tout en respectant leurs amis, nos amis les arbres.



Yann Le Houelleur à Gennevilliers

Je suis un ambassadeur des forêts. 

L’octogénaire qui tient ces propos serait-il atteint d’immodestie chronique ? Ces quinze dernières années, Mundiya Kepanga a entrepris des tournées mondiales pour divulguer d’ambitieux projets en cours dans son pays, la Papouasie-Nouvelle Guinée. Dans les villes où il fait escale, prenant la parole à l’occasion de conférences et de séminaires. Où qu’il aille, il s’habille tel qu’il évolue au cœur de la forêt primaire tropicale. Sa parure, 100 % bio, lui vaut d’emblée la sympathie du public : coiffe hérissée de plumes, nez transpercé par un bâtonnet, pagne par-dessous un ventre rebondi, quantité de colliers et bracelets, sandales en cuir, etc. L’auteur de cet article l’a approché lors d’une conférence suivie d’un débat dans la salle du conseil municipal de la mairie de Gennevilliers (une tour de dix-huit étages surplombant une ville de la proche banlieue jadis considérée comme la capitale de la culture du poireau).

Mundiya Kepanga, Marc Dozier et Céline Lanoiselée, adjointe au maire de Gennevilliers (banlieue parisienne) en charge des relations internationales et des jumelages. « La forêt tropicale souffre de la voracité des défricheurs qui gagnent beaucoup d’argent. » Photo@2026 YLH



Mundiya Kepanga est un chef coutumier issu de la tribu des Hulis, sur les Hautes terres de la Papouasie. Cet indigène ne manque pas de surprendre son monde, d’autant plus qu’il égrène des propos épicés d’ironie et de malice. « Un cabotin », glisse Marc Dozier, un Français avec lequel il tisse une solide amitié depuis une vingtaine d’années.

Marc Dozier a découvert la Papouasie alors tout jeune et il parle le dialecte des indigènes papouasiens matiné de mots anglais. La langue de Shakespeare est celle des anciens occupants de la Papouasie-Nouvelle Guinée, en l’occurrence les Australiens. (L’Australie a accordé l’indépendance à ce territoire en 1975.)

Défricheurs voraces

Au cours de ses interventions à l’étranger, Mundiya Kepanga insiste sur ce point :

La Papouasie-Nouvelle Guinée abrite la troisième plus vaste étendue de forêt tropicale de la planète. Mais comme en Amazonie et dans divers pays africains, cette précieuse couverture végétale, garante d’une biodiversité exceptionnelle, souffre de la voracité de défricheurs qui gagnent beaucoup d’argent en exportant des grumes dans les pays occidentaux. Il s’agit de multinationales qui s’appuient sur les propriétaires terriens, et pas forcément de riches particuliers puisqu’elles exercent des pressions sur les petits paysans en quête d’argent.



Et ce n’est pas la seule menace qui plane sur ces forêts millénaires. Le commerce illégal de bois précieux va de pair avec l’expansion d’une agriculture intensive fortement mécanisée : palmiers servant à produire de l’huile, cocotiers, soja. S’y ajoute l’élevage : à ce propos, nous avons tous le souvenir d’avoir vu des photos prises en Amazonie. Le Brésil possède une couverture végétale semblable, par la richesse de sa biodiversité, à la forêt primaire couvrant 75 % du territoire de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Et n’oublions pas une coutume aux effets ravageurs, un fléau dans maints pays en voie de développement que dénonce Mundiya Kepanga.

La culture sur brulis faite à grande échelle et surtout n’importe comment qui laisse le sol aride avec de grande étendues devenues stériles.



Pour nettoyer les terres qu’ils cultivent et pour gagner du terrain, les paysans allument des feux et le vent se charge de déporter les flammes vers des pans de forêt encore vierge. La forêt brule ainsi sur plusieurs centaines de kilomètres carrés, que ce soit en Amazonie, dans des pays africains (Gabon, Congo, RDC, etc.) et en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Des rivières d’argent  

« Gardiens de la forêt » : voici donc le titre du long métrage réalisé sous la direction de Marc Dozier, qui est présenté lors des conférences suivi d’un débat avec le public que Mundiya Kepanga donne un peu partout en Europe, plus largement dans le monde entier. 

Très bien ! Mais pour que les projets dont nous allons parler ici-même portent leurs fruits et soient porteurs d’espoir, il faut des rivières d’argent. Le plus surprenant (serais-je naïf ?) est que ces indigènes attachés à la préservation de leurs traditions, dépourvus des innovations que nous considérons comme propices au progrès, acceptent de bon cœur de faire un grand pas vers nous, « les Blancs » (pardon ; les Occidentaux). Ils courent le risque de perdre, par un effet de contamination, toute une partie de leur patrimoine culturel. Pensez donc : ils vivent à moitié dénudés au milieu de la forêt, sans portable, sans téléviseur, sans distributeur de billets, autrement dit sans ce sang de la civilisation moderne qu’est l’électricité, alors que nous autres, en Europe et ailleurs, croulons sous des biens superflus, bouillonnants de désirs insolites. Mundiya Kapanga résume la sobriété qui est dans l’Adn des Papous : « Les trois quarts de nos populations vivent de ce qui pousse dans leur jardin et du surplus qu’ils vendent sur les marchés.»

La vanille, cet or blanc

Etonnant, donc, ce chef coutumier prêt à faire confiance aux Européens ! Parmi les programmes que finance l’Europe dans ce pays si méconnu : le Straight, décrit avec précision dans le reportage « Gardiens de la Forêt », un investissement de cent millions d’euros qui vise à « fixer » les populations indigènes en recourant à ce que Mundiya Kepanga appelle l’agroforestry.

Le chef indigène en compagnie de l’auteur de l’article.
Photo DR



Selon lui, 250.000 personnes, dans les régions en contrebas des hautes montagnes de la Papouasie, sont concernées. Un impératif :


Ne pas détruire des pans de forêts supplémentaires mais tirer parti de terres déjà déboisées de manière à protéger la forêt primaire tout autour.



Une culture, en particulier, est mise en exergue ; la vanille, cet « or blanc » qu’en Europe nous consommons sous forme d’arômes artificialisés. Faire pousser de la vanille pour obtenir des gousses exige de la patience assortie de minutie. Chaque plant de vanillier doit être accompagné d’un tuteur. Les indigènes intéressés par cette culture doivent être familiarisés avec le processus de pollinisation qui consiste à frotter organes mâles et organes femelles. Quand l’heure est venue de ramasser les gousses, les indigènes partent les vendre sur les marchés.

Je gagne onze mille quinas en une année et ainsi je peux nourrir ma famille.

C’est un témoignage que l’on peut écouter en visionnant  – j’y reviens –  le long métrage « Gardiens de la forêt ».

Dommage, entre parenthèses, que les grands médias (mainstream) ne prêtent pas davantage d’attention aux changements de mentalité qui se produisent si loin de nous… à proximité de l’Australie.

Prise de conscience

La Papouasie-Nouvelle-Guinée est une démocratie où traditions et modernité marchent ensemble mais dont l’avenir est menacé par la forte exposition de la classe politique à la corruption. Mundiya Kepanga mentionne l’actuel Premier ministre, James Marape, né dans la même région que lui. Son projet serait plutôt « Reprendre en main la Papouasie-Nouvelle-Guinée. » A la tête du pays depuis 2019, James Marape a encouragé une initiative devenue réalité : un inventaire complet de la biodiversité dans la forêt primaire, afin de calquer les actions liées à la protection et mise en valeur de la forêt sur des connaissances réelles, de manière à éviter des erreurs commises par le passé.

Une prise de conscience au plus haut niveau ! De la bouche de Mundiya Kepanga l’on apprend que la Papouasie-Nouvelle-Guinée a fait inscrire la protection de l’arbre dans sa constitution. Mais ne soyons pas dupes. Toujours selon Mundiya Kapenga, répondant à une question posée par votre serviteur (l’auteur de cet article):

la classe politique est un peu la même dans nos différents pays. 

L’indigène coutumier regarde le monde plein d’espérance mais sans pour autant se faire d’illusions :

Il y a quelques années, notre Premier ministre s’est engagé à ce qu’il n’y ait plus d’exportations de bois en 2025 mais ce négoce hélas n’a pas pour autant cessé.                                      

Il ne sait ni lire ni écrire. Malgré tout, il a écrit un livre qu’il vend lui-même !

Agé de plus de plus de quatre-vingt ans, Mundiya Kepanga s’exprime en toute liberté sur des sujets concernant l’avenir de notre planète, en premier lieu le réchauffement climatique, sans jamais se prendre au sérieux, les yeux pétillants de malice, débonnaire même. Il a grandi et fondé une famille sous la rafraichissante canopée de la forêt tropicale ; il a côtoyé bien des dangers (défricheurs recrutant des tueurs à gage, guerres tribales, animaux prédateurs). Il n’a aucunement peur de celle qui traumatise tant les Occidentaux, la mort. Car il a la joie chevillée au corps et au cœur:

A l’heure de mon dernier souffle, je me transformerai en un oiseau bleu.



Lorsqu’ils se sont intéressés à ce singulier personnage, les chercheurs, scientifiques et journalistes lui ont offert, dans le sens opposé, l’occasion de découvrir le monde des « hommes blancs ». Permettons-nous cette pointe d’ironie, aujourd’hui, surfant sur la vague du wokisme, nombre d’Occidentaux clament leur mépris voire leur haine de la société occidentale comme pour s’extraire d’un « devoir de civisme et même de civilisation ». Mundiya, lui, pourrait en vouloir à un Occident qui a choisi un modèle de croissance dévastateur maltraitant l’environnement et précipitant l’avènement d’un monde invivable. Au contraire, il profite des fréquentes conférences qu’il donne un peu partout, accompagné et soutenu par Marc Dozier (reporter, photographe et documentariste), pour observer « les hommes blancs » qu’il critique sans la moindre méchanceté. Par exemple il s’attarde sur leurs manies de vouloir se faire beaux pour rester longtemps jeunes et pour séduire. Pendant les échanges qu’il a eus avec des citoyens admiratifs dans la salle du conseil municipal de Gennevilliers, Mundiya Kepanga a provoqué des éclats de rire en désignant des bouteilles d’eau minérale à portée de la main :

 C’est une idée formidable d’avoir mis de l’eau en bouteille… Fallait y penser ! 

Si nécessaire, il imite volontiers certaines habitudes des blancs. Notamment, les autographes dont les écrivains gratifient les acheteurs de leurs ouvrages. Et lui, qui ne sait ni lire ni écrire a appris à tracer au stylo les lettres de son prénom, Mundiya Kepanga, sur la première page du livre qu’il vient de publier… grâce à son complice Marc Dozon. Titre : « Au Pays des Hommes blancs ».



Il a fait rire, également, l’assistance en annonçant :



C’est une habitude que vous m’avez donnée en Europe : moi aussi j’ai besoin de gagner de l’argent.

Ainsi découvre-t-on une nouvelle facette de cet homme généreux et malin comme tout, celle d’un éditeur, homme de lettres et acteur.

Lorsqu’ils quittent la salle où s’est déroulée la conférence du chef indigène, les gens se voient proposer des articles portant la griffe de Mundiya Kepanga : son livre mais aussi des bandes dessinées pour enfants ainsi qu’un CD du long métrage Gardiens de la Forêt. L’indigène se métamorphose ainsi en un entrepreneur et c’est Marc Dozier qui tend aux clients un terminal pour les payements avec une carte bancaire. Y. Le H.

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