Les mânes et la manière

PAR JEAN MUSY*

Les cimetières sont les détenteurs de la mémoire. Nous y avons nos femmes et nos hommes illustres, ainsi que la cohorte des moins connus, comme au cimetière des Rois, à Genève. Réservé d’abord aux pestiférés, le voilà devenu, avec l’Histoire, un espace culte des célébrités défuntes de la cité de Calvin. Malheureusement, ces zones de silence ne nous parlent plus, reléguées dans l’ombre et le souvenir floral. Pourquoi ne pas redynamiser ces lieux de mémoire en les transformant en parcs publics ? Dans le respect des mânes et de la manière.

À Copenhague, Assistens Kirkegård est le Père-Lachaise danois. À la fois lieu de repos et véritable poumon vert de la capitale. Un marché aux puces borde ses côtés. La grande allée centrale est traversée par un flux de poussettes et de gamins qui jouent et rient. À quelques distances de là, les jours de lumière, plutôt rares, des femmes nues cherchent le soleil sur les tombes. Andersen, le conteur de fées, et Kierkegaard, le père de l’existentialisme, n’y trouvent rien à redire. On passe, on lit, on vit. Le lieu de mémoire est une pédagogie.

Alors pourquoi pas une naïade nue au cimetière des Rois, sur la tombe de Grisélidis Réal, la célèbre courtisane genevoise, familière de l’abbé Pierre, comme elle fut la première à le confesser ? Elle applaudirait. Jorge Borges, l’écrivain argentin, à quelques allées de là, n’y verrait rien, ayant toujours gardé les yeux fermés. Notre-Dame des Pâquis, qui connaissait ses outils, vivait dans la modernité grâce au Minitel rose et fit sa solide réputation grâce à son goût pour les bites et les lettres. Loin d’aller cracher sur les tombes à la manière d’un Boris Vian, poète et jazzman provocateur, elle professait plutôt qu’on forniquât sur la sienne. En bonne logique péripatéticienne et dans le parfum de scandale propre à la vie du trottoir.

Il n’y a pas de blasphème à rendre vivante la vie des morts. Ils ont leur place parmi nous. Leur mémoire nous appartient. Les personnages illustres y trouvent la place que l’histoire leur a finalement donnée. De premiers, les voilà parfois passés seconds. Juste retour de l’air du temps. Et la courtisane d’hier est devenue la fée du désir de demain.

* Journaliste, Rédacteur en chef de Radio Zones 93.8 FM, Président de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Liechtenstein (APES)

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