Et si le changement climatique réhabilitait le baise-main?

PAR JEAN MUSY*

Ce qui se concevait comme une marque de soumission hier ne deviendrait-il pas une manifestation de sympathie ou d’affection plus adaptée aujourd’hui par les chaleurs montantes ? O tempora, o mores ! Autres temps, autres mœurs ! pour actualiser la citation de Cicéron.

De retour d’un bref séjour dans la jungle nord-vietnamienne avec ma fille, ou si vous préférez dans le foisonnement de la végétation tropicale où se cachent de rares panthères et singes connus des seules minorités autochtones de la région, nous avons rencontré une jeune routarde française – oui, il en existe encore beaucoup, l’espèce n’a pas disparu.

Acte de soumission au Moyen Âge

Au moment des adieux quelques kilomètres plus loin, dans la brutalité de la séparation des transports et la moiteur forte de cette fin de journée, après une très sympathique conversation, particulièrement sincère et touchante de sa part, je la salue tout en dégoulinant de mon mieux et lui fais un baise-main.

Tempête de ma fille aussitôt arrivés tous deux à destination. L’acte est inadmissible pour la jeunesse d’aujourd’hui. Il comporte des connotations patriarcales et de séduction indigne de moi… Il ne manquait plus qu’à s’amender avec la police juvénile des mœurs. La courte averse émotionnelle tropicale passée, nous avons parlé et remis le geste dans sa dimension contemporaine.

Le baise-main a bien été au Moyen Âge un acte de soumission et de vassalité à son seigneur. Il subsiste encore aujourd’hui dans l’Église catholique avec le baiser de l’anneau de l’évêque. Marque de galanterie depuis le XVIème siècle dans le milieu de la noblesse, il reste un hommage codifié. On effleure, sans la baiser, la main tendue de la dame.

Il se popularise dans la bourgeoisie au XIXème . On y trouve ses variantes nationales, «à la française» ou «à la polonaise». Les Berbères et plusieurs cultures asiatiques le pratiquent encore au niveau familial. Ce qui n’est pas dit dans les manuels et qui nous rapproche d’aujourd’hui, c’est le contexte corporel des toilettes des nobles dames et autres beaux messieurs de la noblesse d’antan: perruques montées, fard et poudre à foison au visage, hygiène corporelle douteuse, habit corseté, bref l’approche de la belle et du galant ne respirait pas l’odeur de santé comme imaginé aujourd’hui.

Donne-moi ton âme, mais ne touche pas mon corps

Une distance respectable arrangeait tout le monde, tout en gardant le signe d’attention que le rang, voire l’émotion pouvait susciter. Si les marques de pouvoir ou de contraintes sont vivement surveillées dans la société globalisée portée par les réseaux sociaux, il n’en demeure pas moins que tout change et se transforme aussi.

Les influenceurs nous aiment avec la peau toujours lisse et plus parfumée que jamais, à tour de bit. La sexualisation des corps bat son plein, mais l’égo sue de solitude et la mièvrerie nourrit les écrans et les cœurs. Tandis que le climat chauffe la terre et nous fait bouillir les sens, une canicule chasse l’autre. Transpirer, transpirer, il en restera bien quelque chose !

Mais comment garder la tête froide tout en vivant nos émotions dans le vagissement électrique de la clim’ ? Le geste de sympathie, le mot gentil qui touche, le clin d’œil complice, la main câline amicale ne sont plus en présentiel, mais digitalisée.

Donne-moi ton âme, mais ne touche pas mon corps. Il est temps de rétablir des signes d’amours simples et vrais. De la famille aux ami(e)s et aux amant(e)s. Les codes amoureux ne vont pas exploser pour autant ni la drague mouliner nos émotions. Un peu de tendresse simple? Bordel!

* Journaliste, Rédacteur en chef de Radio Zones 93.8 FM, Président de l’Association de la Presse Etrangère en Suisse et au Liechtenstein (APES)

Article paru dans Le Matin

Tintin au Vietnam. Milou est déjà couché… Photo@2026 Jean Musy

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