Hongrie, laboratoire de la démocratie

Par Bálint (Valentin) Géza Basilides *, Cserszegtomaj

Le nouveau gouvernement dirigé par le premier ministre Péter Magyar s’est mis au travail. Une énergie inhabituelle est déployée pour améliorer la situation du pays, passé en vingt ans de tête de peloton, d’exemple à suivre (par les anciens du bloc soviétique), en queue de peloton, à bien des égards. Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud dit la sagesse populaire. De plus, pour des raisons de délais à tenir, vis à vis de l’UE afin d’accéder aux fonds bloqués et sortir de l’impasse budgétaire où le FIDESZ a mené la Hongrie, les politiciens ont dû renoncer aux vacances. Le parlement, le gouvernement et l’administration travaillent tout l’été. Magyar a présenté ses excuses aux fonctionnaires des ministères et leur a demandé de comprendre la nécessité de l’effort demandé.

Le Parlement vu depuis Buda ou l’extérieur du « laboratoire ». @2026 Basilides

Le changement de régime est en cours avec, comme on s’y attendait, quelques excès, heureusement sans gravité. Aux USA il est d’usage de changer une grande partie de l’administration lors des changements de président. En Hongrie, c’est choquant. Le FIDESZ (1) crie à la dictature. Selon les sondages et le nombre restreint de participants (un à deux mille personnes) à la manifestation (2) organisée pour condamner les modifications proposées par TISZA (3), la grande majorité (67%) du peuple (4) soutient les changements proposés.

Outre la réorganisation (hélas nécessaire) de la santé publique, des transports, de la protection de l’environnement, des appels d’offres de l’État, des médias publics, de la culture, etc., TISZA veut supprimer les privilèges exorbitants qui ont été accordés et nettoyer les organismes étatiques et para-étatiques des hommes du FIDESZ placés aux postes clés. Cela nécessite la modification des lois et édits qui ont «bétonné» le système Orbán. Même certains points de la constitution doivent l’être.

Les principales dispositions du projet

Et là, il y a du nouveau !

La loi fondamentale, rédigée et votée au parlement par le FIDESZ qui à l’époque avait une majorité de 2/3, fut annoncée par Orbán inamovible et gravée dans le marbre. Malgré cela, entre 2011 et 2026, il y a eu seize (16!) amendements. Voici donc TISZA qui présente le dix-septième, soit, selon le site du gouvernement :

1 / Limite de mandat pour les députés

Un député ne pourrait exercer ses fonctions que pendant 12 ans au maximum. Cela renforce le renouveau démocratique et limite la sclérose du pouvoir.

2 / Le règlement du mandat du président de la République

Le mandat du président de la République en exercice prendrait fin, et l’Assemblée nationale élirait un nouveau chef de l’État dans un délai de 30 jours. L’objectif est de rétablir la confiance dans l’institution du chef de l’État et le fonctionnement constitutionnel.

3 / Une Cour constitutionnelle plus indépendante

Cet amendement réintroduirait la limite d’âge maximale de 70 ans pour les juges constitutionnels (5). Cela contribuerait à faire de la Cour constitutionnelle un organe plus équilibré et plus indépendant. Les membres de la Cour constitutionnelle pourraient désormais élire leur président parmi eux (6).

4 / Une plus grande autonomie de la magistrature

Les juges joueraient un rôle plus important dans la sélection et la responsabilisation du président de l’Office national de la magistrature et du président de la Cour suprême. Cela renforce l’indépendance du pouvoir judiciaire.

5 / Création d’une Agence nationale pour la récupération et la protection du patrimoine

Une nouvelle institution contribuerait à la protection du patrimoine public et à la récupération des fonds publics détournés (7).

6 / Moins de lois fondamentales

Le nombre de dossiers nécessitant une décision à la majorité des deux tiers diminuerait. Ainsi, la majorité démocratique en place pourrait réellement gouverner, tout en préservant les garanties constitutionnelles fondamentales.

7 / Compétences plus étendues de la Cour constitutionnelle

La restriction qui limite la capacité d’examen de la Cour constitutionnelle dans certaines affaires budgétaires et fiscales serait supprimée (8). Cela renforce le contrôle constitutionnel.

8 / Renforcement de la protection des deniers publics

Cet amendement abrogerait la définition actuelle, restrictive, des deniers publics figurant dans la Constitution, afin que le parcours des biens publics ne puisse être dissimulé par des artifices juridiques.

9 / Révision des dispositions de la Constitution relatives aux fondations de gestion de patrimoine d’intérêt public

L’objectif est d’éviter que ces organismes (9) ne soient indûment soustraits au contrôle démocratique.

Les points 4 à 9 corrigent des déviations du contrôle démocratique mises en place par le FIDESZ pour détourner et/ou privatiser des fonds publics.

Les points 2 et 3 ont pour but d’éloigner des personnes liées à FIDESZ, qui pourraient bloquer des changements.

Le point 1 est révolutionnaire. C’est la première fois que, dans un État européen, le nombre de mandats des députés est limité. On va y revenir.

Le Parlement hongrois. Pour la première fois, un État européen limite le nombre de mandats des députés. @DR

Et, ce n’est pas tout. Le poste de premier ministre sera limité à 8 ans, soit au maximum deux mandats. Selon les députés du FIDESZ, cette loi vise uniquement à empêcher le retour au pouvoir d’Orbán. Ce qui est une ineptie car la limite touche aussi Magyar, qui dans huit ans sera obligé de passer la main.

Mandat des juges limité

Le Premier ministre a également annoncé que le mandat actuel de 12 ans des juges de la cour constitutionnelle sera limité à 6 ans, renouvelable une seule fois. 

Ceux qui font preuve de compétence et qui répondent aux exigences de l’État de droit seront bien sûr réélus par la majorité en place, mais il ne faut pas qu’un pouvoir quelconque bétonne certains postes pour une durée de 12 ans.

Revenons donc à la limitation des mandats de député. Magyar a déclaré que « le mandat de député n’est ni un sacerdoce, ni un titre nobiliaire, ni un mode de vie », et a indiqué que la vie publique hongroise se porterait mieux si l’on obligeait les responsables politiques à « toujours penser à l’avenir, à faire du renouveau une évidence, et à ce que personne ne se croie irremplaçable ».

C’est son point de vue et il est partagé par la majorité, mais ça mérite une analyse plus profonde. Dans l’immédiat, donc à l’élection de 2030, la plupart des députés du FIDESZ et de MI HAZÁNK (10) ne pourront plus se représenter. Ces deux partis sont donc opposés à cet amendement.

Certains évoquent la limitation de la liberté de l’électeur, puisque il ne peut voter pour qui il veut. Cet argument semble peu défendable car il y a beaucoup de personnes que nous aimerions élire mais sans le pouvoir réellement, parce qu’elles  ne sont pas candidates, par exemple.

Par contre, il y a un changement profond : la disparition des «mammouths», des grands professionnels de la politique. 

Devenir député ne sera plus attrayant pour un plan de carrière impliquant un avenir de politicien professionnel. En effet, un jeune de 30 ans, avec une formation supérieure, réfléchira à deux fois avant de se présenter à une élection puisque au plus tard à 42 ans, il devra se chercher un autre travail. Par contre, les chômeurs de 50 ans et plus se présenteront en espérant tenir jusqu’à la retraite. Donc le rajeunissement du parlement n’est pas garanti.

Les députés de TISZA sont quasiment tous à leur premier mandat. Il sera intéressant de voir la composition du parlement dans douze ans, en 2038.

Nous avons vu ici quelques changements, quelques nouveautés. Impossible de tout présenter en un seul article. Entre autres nouveautés, une nouvelle constitution va être rédigée et soumise au corps électoral. Comme en Suisse, les modifications de la constitution seront votées par le peuple.

Bouleversement dans les médias

Il faut encore signaler le bouleversement des médias. L’empire médiatique tant privé que public, TV, radio, imprimés ou online, mis en place par le FIDESZ (faute de soutien par des subsides et des publicités du gouvernement) s’écroule.

Le monde médiatique hongrois est ébranlé après la défaite du Fidesz. @DR

Quotidiens, hebdomadaires et sites Internet ferment, congédient ou se restructurent. Tout flotte, on y verra plus clair à la fin de l’été.

La chaîne d’information M1 a surpris les spectateurs.

Les médias publics ne doivent pas mentir. Nous vous présentons nos excuses pour avoir pourtant agi ainsi pendant de longues années. Les médias publics sont actuellement en pleine restructuration afin de devenir, à l’avenir, indépendants et crédibles. La diffusion des informations est temporairement suspendue. Restez avec nous.

C’est ce que l’on pouvait lire mardi 7 juillet sur M1, en blanc sur fond noir. Ensuite, dès 19h56 (11),  la chaîne a diffusé de vieux films hongrois. Simultanément Radio Kossuth n’a plus donné de nouvelles, elle diffuse le programme de Radio Bartok , la chaîne musicale.  Presque au même moment, Péter Magyar a publié le texte suivant sur sa page Facebook :

Une journée historique. Aujourd’hui, la diffusion de la propagande sur les médias publics a pris fin. Ils ont menti la nuit, ils ont menti le jour, ils ont menti sur toutes les ondes. C’est désormais terminé.

Sans entrer dans les détails : la direction complète de la TV nationale (7 chaînes) et de la radio (3 chaînes) a été renvoyée et un nouveau directeur général intérimaire a été nommé. Les nouveaux programmes d’information «indépendants et crédibles» seront diffusés courant juillet.  

Dans notre monde occidental, où bien des pays ont des problèmes avec les extrêmes, la confiance des électeurs, la participation aux urnes et la qualité des médias, la politique hongroise mérite d’être observée. Trouvera-t-elle des remèdes, des recettes pour impliquer les citoyens dans la gestion intelligente et honnête des affaires publiques? L’avenir le dira.

* Artiste-peintre et écrivain vivant en Hongrie et ayant des attaches en Suisse.

1 FIDESZ = Fiatal Demokraták Szövetsége – Alliance des jeunes démocrates parti fondé en 1988, renommé par Viktor Orbán en 2003 Fidesz Magyar Polgári Szövetség – Alliance civique hongroise, aux affaires de 1998 à 2002 et de 2010 à 2026.

2 C’est la première et unique manifestation de l’opposition depuis les votations d’avril, elle a été proposée par Viktor Orbán (qui n’y a pas participé) pour soutenir Tamás Sulyok, président de la Hongrie dont TISZA veut le départ.

3 TISZA = Tisztelet és Szabadság – Respect et liberté (présidé par Péter Magyar, élu en avril 2026, ce parti gouverne la Hongrie avec une majorité de plus de 2/3 depuis mai 2026.

4 Sondage de Medián, 1er juillet 2026.

5 Quatre juges sont concernés par cette limite d’âge et prendront leur retraite. Le plus représentatif est Péter Polt, président de la cour, ancien procureur général (de 2000 à 2006, puis de 2010 à 2025. Atteint par la limite d’âge de 70 ans, il démissionne et est nommé président de la cour constitutionnelle pour 12 ans), soutien indéfectible de Viktor Orbán, l’homme qui a classé sans suite presque tous les dossiers qui concernaient des membres du clan FIDESZ. Les dossiers non classés sont ceux de personnes que Orbán voulait neutraliser.

6 Anciennement les juges désignaient leur président. Une loi introduite par FIDESZ donnait ce droit au parlement, donc ce n’est plus le pouvoir judiciaire, mais le pouvoir législatif (politique) qui nommait le plus haut magistrat du pays.

7 Au cours des deux dernières décennies, selon les estimations, 30 000 milliards de forints (environ 78 milliards de francs suisses) de biens publics auraient été détournés vers des poches privées. L’Office national de recouvrement et de protection du patrimoine a pour mission de retracer la piste des milliards disparus, d’identifier les responsables, de récupérer les biens acquis illicitement et d’empêcher que des abus similaires ne se reproduisent à l’avenir. Cette office ne dépendra pas du gouvernement.

8 Là aussi le FIDESZ a fait un transfert de pouvoir du judiciaire à l’exécutif.

9 KEKVA = közérdekű vagyonkezelő alapítvány – fondation de gestion de patrimoine d’intérêt public. FIDESZ a créé de nombreuses fondations d’intérêt public, mais indépendantes et dotées de fortunes considérables prises dans les caisses de l’État. Le but était de rendre opaque l’utilisation des ces fonds en échappant au contrôle budgétaire. Ces fondations étaient censées financer des universités, des instituts de recherche et d’autres fondations.

10 MI HAZÁNK = notre patrie, formation d’extrême droite.


11 Un symbole en hommage à la révolution de 1956.

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Un commentaire à “Hongrie, laboratoire de la démocratie”

  1. Marc Agron 15 juillet 2026 at 07:39 #

    Il est rare de lire un article aussi précis, concis et instructif… même dans les journaux les plus réputés . Bravo à la Méduse d’avoir parmi ses « plumes » un tel connaisseur . Merci à Valentin Basilides pour cet éclairage nécessaire et salutaire.
    Cordialement
    Marc Agron

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