Dossier FIFA/Coupe du monde (VII) – Accusés de racisme, les Argentins ont juste poussé le curseur au maximum

On reproche unanimement à l’Argentine, à ses supporters et même à ses joueurs, d’être des racistes (lire le volet précédent de notre dossier ici). La réalité est plus complexe. L’Argentine n’est évidemment pas seule. Les chants xénophobes, homophobes ou humiliants existent dans de nombreuses cultures de supporters. Mais le football argentin dispose de ses propres codes : des rivalités poussées à l’extrême, le poids historique des barras bravas et cette culture de l’aguante où il ne suffit pas de gagner : il faut écraser l’autre. Comprendre ce phénomène ne signifie pas l’excuser.

Le langage fleuri des chants des supporters argentins ferait rougir de honte la mythique Evita Peron. @Nadine Crausaz

PAR NADINE CRAUSAZ *

Rivalités internes : on ne fait pas dans la dentelle

La très grande majorité des chants les plus virulents et insultants ne visent pas uniquement les étrangers, mais les supporters argentins eux-mêmes, lors des clásicos (Boca-River, Racing-Independiente, Rosario Central-Newell’s). C’est une culture de rivalité extrême, territoriale, machiste et racialisante. 

Pour l’historien Sergio Alves, ces chants s’inscrivent dans une culture de tribune construite autour de l’“aguante”, cette idée de résistance et de domination qui structure depuis longtemps les rivalités du football argentin : « Dans cet univers, gagner ne signifie pas seulement battre l’adversaire : il faut aussi l’humilier, montrer qu’on est plus fort », explique-t-il.  « C’est pourquoi les expressions telles que « te rompimos el culo » (on vous a pété le cul), ou des insultes du style « gallinas culo roto » (poules au cul pété) abondent, la victoire y étant représentée à travers une métaphore de violence sexuelle. »

Dans ce même univers symbolique, l’homosexualité a été utilisée pendant des décennies comme une forme de disqualification. « Des mots comme « puto » (pédé) apparaissent de manière récurrente dans les chants pour associer l’adversaire à la faiblesse, à la lâcheté ou à la défaite, reproduisant ainsi des stéréotypes machistes profondément ancrés dans la culture du football. Il ne s’agit pas de références à l’orientation sexuelle des rivaux, mais d’un langage hérité d’une autre époque, construit sur l’association entre virilité, pouvoir et triomphe. Ces dernières années, ces pratiques ont commencé à être remises en question par différents milieux universitaires, sportifs et sociaux, qui poussent à une transformation culturelle à l’intérieur comme à l’extérieur des stades. »

L’Argentine est raciste… ? Comme si le reste de l’Amérique latine, l’Europe des ultras ou les stades anglais des années 80 avaient inventé la poésie footballistique. « Les Argentins ont juste poussé le curseur au maximum avec des insultes créatives et territoriales ». « Negro de mierda », « bolita », « paragua », « volvé a tu villa ».

La Bombonera où fusent des chants racistes et hostiles, même si le stade n’est rempli que par des fans de Boca Juniors.
@Nadine Crausaz

C’est moche, c’est con, c’est machiste

Mais le cas de l’Argentine est indéfendable quand les airs incriminés sont repris par les joueurs de la sélection, notamment au soir de sa victoire en Copa America en 2024. Plainte toutefois classée sans suite par la FIFA… Petit florilège : « Ils jouent pour la France, mais viennent tous d’Angola, c’est bien, ils savent courir, ce sont des trans comme ce putain de Mbappé, sa mère est Nigériane, son père est Camerounais, mais sur le passeport : Français ». 

C’est moche, c’est con, c’est machiste. Mais c’est surtout du football argentin dans son plus pur jus : on naît Boca, on meurt Boca, et on insulte River ! On naît argentin, on meurt argentin et on insulte le monde entier. Le problème dépasse largement les chants des tribunes. Il faut plutôt se pencher sur le lit de souffrances d’une grande nation qui n’arrive plus à se relever.

Les barras bravas : le cœur structurel du problème

« En Argentine, les supporters visiteurs ne sont toujours pas revenus dans les stades pour les matchs de Primera División. Il y a eu quelques tests l’année dernière, mais pour les grands matchs, Boca-River par exemple, on joue encore uniquement avec le public local. C’est un indicateur fort qui montre que, même si la violence a beaucoup baissé, on n’a pas encore complètement inversé la situation», explique Sergio Alves. 

Cette décision faisait suite, en 2013, au décès de Javier Gerez, un supporter de Lanús, touché par une balle en caoutchouc tirée par la police, lors d’incidents survenus avant le match opposant Estudiantes à Lanús, au stade Ciudad de La Plata. 

Encore indifférent aux « barras bravas ». Jusqu’à quand?
@Nadine Crausaz

Le problème de violence dans les stades est alimenté par des décennies de laisser-faire avec les barras bravas. Ces groupes de supporters violents organisés comme des syndicats, contrôlent une partie des tribunes populaires, la revente massive de billets au marché noir, la gestion des parkings autour des stades, le merchandising pirate, le racket et influence parfois les transferts de joueurs. 

Ils ne sont pas un phénomène récent ni lié à un seul régime politique. Sous les gouvernements des Kirchner (Néstor puis Cristina), les relations avec des barras bravas ont été particulièrement visibles. De nombreuses enquêtes et reportages ont mis en évidence des liens entre certaines barras et des secteurs du kirchnérisme: tolérance accrue, influence dans les clubs populaires et utilisation occasionnelle des hinchadas (supporters) comme force de mobilisation lors de manifestations ou d’événements politiques. Cette période a consolidé leur pouvoir économique et territorial dans de nombreux clubs.

Julio Grondona a dirigé l’AFA pendant plus de 35 ans. Son ère est associée à de nombreuses polémiques et des liens présumés avec certaines barras bravas, notamment autour du voyage de membres de barras lors du Mondial 2010 en Afrique du Sud, dans l’avion emprunté par la sélection albicéleste.

Fans de Boca Junior aux abords du stade de la Bombonera un jour de match, novembre 2025. @Nadine Crausaz

DES HYMNES A L’AMOUR

Les chants des supporters ne sont pas tous emplis de haine raciale. Ce sont aussi des déclarations d’amour et de passion à la patrie, au drapeau, à la sélection. Des cris du cœur au bord du désespoir.

Soy hincha de la Selección
La aliento con el corazón,
Ganamos la tercera con Lionel,
Queremos ser campeones otra vez.
Y 32 años después, La Scaloneta va a vengar 
La Copa que le robaron al diez,
La que no nos dejaron levantar.
Quiero ver la cuarta estrella,
Brillar en la camiseta.
Soy argentino de la cuna hasta el cajón.
Por Malvinas, por el Diego, por la última de Leo,
Argentina quiero verte bicampeón.

Je suis supporter de la sélection
Je l’encourage avec le cœur,
Nous avons gagné la troisième avec Lionel,
Nous voulons être champions encore une fois.
Et 32 ans après, La Scaloneta va venger
La Coupe qu’ils ont volée au numéro 10,
Celle qu’ils ne nous ont pas laissés soulever.
Je veux voir la quatrième étoile,
Briller sur le maillot.
Je suis Argentin du berceau jusqu’au cercueil.
Pour les Malouines, pour Diego, pour la dernière de Leo,
Argentine, je veux te voir double championne. N.C.

* Journaliste RP, photoreporter, football, voyages, spiritualité

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