Amrita Sher-Gil (1913-1941), histoire centenaire d’une météorite artistique féminine, pluriculturelle, élitaire, hybride entre Europe et Inde

Autoportrait d’Amrita Sher-Gil sur la couverture de la biographie qui lui est consacrée.

PAR ANTOINE WASSERFALLEN *

Méconnue en-dehors d’Inde et de Londres internationale qui lui a consacré une grande et des expositions que je qualifierais de ‘repêchage’ (Tate Modern, 2007), notre météore est très sous-estimée dans la culture mondiale. Parquée même en seconde division d’artiste. Evidemment dans la sphère francophone. S’il est facile de glisser sur les grands peintres, il est bien plus compliqué d’aborder la vie et l’influence de peintres interstitiels entre plusieurs cultures, femme et dominée par les courants majeurs. Nous voici face à un tel cas. La position de ces lignes est de contredire les points de vue réducteurs qui concernent Amrita Sher-Gil en expliquant son importance pour l’histoire de l’art mondiale.

Ma rencontre avec cet artiste, peintre, tout à fait étonnante et extrêmement prégnante dans sa peinture, remonte à la visite de la galerie d’Art moderne indien de New Delhi. Il y a une dizaine d’années. C’est l’influence d’Amrita Sher-Gil  (Buda 1913 – Lahore 1941) et de son œuvre qui a créé le musée dans les premières années de l’indépendance indienne. La déambulation dans le musée d’ailleurs converge vers ce point focal, immanquable, car une cinquantaine de ses œuvres sont accrochées aux cimaises de cette institution nationale. Centrales, dans une position extrêmement focale dans le parcours d’élaboration du XXe siècle des styles indépendants artistiques indiens.

Pour le visiteur, c’est un étonnement, parce que dans notre myopie occidentale, cette artiste peintre indienne, mais aussi hongroise et française – on pourrait même dire anglaise au début – manque complètement à notre vocabulaire culturel. Absente.

A cheval entre deux mondes

Point encore plus troublant : le fait qu’Amrita Sher-Gil soit à cheval entre ces mondes. Que ce soit l’intellectualisme de l’Europe de l’Est avec la grande Hongrie rayonnante à cette époque, la Culture française et le déjà important sous-continent indien en fait une actrice de l’histroire de l’art mondial encore plus difficile à aborder pour son arrière-plan et sa formation. Sans parler de son intelligence.

Je vous partage dans ces écrits un choc avec la rencontre de ses œuvres les plus classiques, on pourrait presque dire d’art pompier, réaliste à la française, d’influence beaux-arts. Toutefois, avec une perspective et aussi un abord des modèles dans leur regard croisé avec la peintre portraitiste qui remet complètement en question tous les poncifs qui précèdent. Cette perspective trouble complètement le visiteur de la galerie du musée, et pour qui les regarde avec sensibilité, ces œuvres ont un impact très profond sur la contemplation.

Il y a donc un mystère autour de cette peinture. Cette artiste peintre. Le visiteur du musée qui consulte les dates de référence de vie et de décès de l’artiste est encore plus troublé, puisque le décès a 28 ans d’Amrita Sher-Gil rend l’approche initiale complètement incompréhensible. Tout se décide à ce moment : votre intérêt, le mien, les autres intérêts.

Si on se concentre, tout à coup le mystère s’épaissit parce que ses œuvres dessinent avant celles des autres peintres un parcours vers un style qui deviendra le style indien le plus important des années 40 aux années 1970.

Donc on entre dans son œuvre par la partie classique, on est capté, capturé, captivé, même, et puis tout à coup, on dérive vers une approche stylistique qui semble être plus superficielle, mais qui amorce des lignes très solides de ce que peut devenir l’art indien contemporain.

Le poids de l’enfance en Hongrie

Penchons-nous sur la vie d’Amrita Sher-Gil. Sa biographie avec toutes ses lettres et toutes ses explications, y compris toute la partie de sa jeunesse, on pourrait dire de son enfance, puis de son adolescence, et ensuite de son éducation classique, montre que l’effet de participation à une Elite dans trois pays (au moins) imprime une force extrêmement importante à la carrière de cette peintre. La grande Hongrie de l’empire qui précède la Première Guerre mondiale, la France, dont on oublie aujourd’hui que culturellement, c’était une superpuissance intellectuelle mondiale à l’époque, et l’Inde, qui se cherche encore dans son destin, puisque l’artiste décède avant l’indépendance.

Il est difficile de décrire la qualité des manuscrits qui sont reproduits. Ils montrent une écriture déterminée, claire, articulée vers le futur, une personnalité généreuse et une calligraphie idéaliste, qui la met en valeur, des graphismes, impressionnants dans ce que la jeunesse lui fait découvrir. Puis dans sa carrière, si l’on veut d’adulte, les environnements culturels de très haut niveau avec aussi une orientation vers des intérieurs épurés monochromes, empreints de la qualité Bauhaus ou ‘modern style’.

Le père aristocrate indien d’Amrita, qui en plus d’être politiquement contestataire est une sorte de virtuose culturel, en plusieurs domaines, y compris la photographie,  crée ou conditionne les environnements dans lesquels se forme la jeune artiste-peintre. La mère qui transmet les traditions est européenne, hongroise et française. Amrita, comme une éponge, absorbe et restitue la qualité de ce qu’elle découvre.

Amie, confidente, des indépendantistes, notamment de l’immense Jawaharlal Nehru (1889 – 1964), notre étoile scintille aussi dans les milieux de la politique révolutionnaires (tous comme son propre père surveillés par la police coloniale anglaise, en résidence surveillée ou en prison) qui montrent la voie de l’indépendance artistique contemporaine. Son oeuvre constitue la base de la collection du Musée National d’Art Moderne de New Delhi !

Originale métrosexuelle avant l’heure

Une originale métrosexuelle avant l’heure. Desservie dans la culture actuelle de rejet des élites contemporaines de notre début de XXIème siècle, Amrita Sher-Gil est en outre ‘encombrée’ historiquement de sa troublante beauté, et de son charme qui émanent fortement de tous les souvenirs qu’elle nous transmet. Son cas devient d’autant plus embarrassant qu’une certaine jalousie en sourdrait déjà, renforcée par son magnétisme qui traverse si nettement toute son historiographie jusqu’à nos jours. Ajoutez une bonne dose de libertinage, probablement transgressif dans les codes de l’époque, et vous obtiendrez une formule de condamnation morale. Et biologique, son décès provenant peut-être aussi de ses moeurs …

Sa vie même si brève, vingt-huit années, pourtant si intense, mérite d’être retracée en épisodes principaux, que je suggèrerais de prendre à rebrousse-temps, dans une chronologie à l’envers qui explique mieux comment une jeune artiste peintre de 28 ans peut remettre en question les axes de la peinture indienne dans le contexte mondial. Sa vigueur dans les dernières années de sa peinture lui permet d’orienter son vocabulaire pictural vers les grands codes qui détermineront les oeuvres des peintres contemporains qui la suivront. : géométries, tons à plats pastels, approches symbolistes, et centrage des sujets sur la société indienne traditionnelle.

* Antoine Wasserfallen est architecte dipl EPFL, dr sces tech EPFL. L’auteur a vécu dans l’Inde urbaine des grands centres de 2012 à 2015, développant une start-up de dessin de plans d’architectes indien-ne-s. Le grand-père de l’auteur, dr  méd Michel Wasserfallen a soigné longuement Indira Gandhi, fille de Jawaharlal Nehru contre ses troubles  respiratoires et sa tuberculose à Aigle et depuis Leysin.

POUR EN SAVOIR DAVANTAGE

Internet offre beaucoup de références littéraires sur la vie d’Amrita Sher-Gil. Le socle le plus massif est l’incontournable biographie totalement basée sur la correspondance de l’intéressée. Par son neveu Vivan Sundaram, éditée en 2010, première publication auprès de Tulika Books, en anglais principalement. Fragments en français et hongrois aussi. Environ 800 pages. Préface de Salman Rushdie. Les illustrations de l’article sont les jaquettes de couvertures des deux tomes de la correspondance.

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Un commentaire à “Amrita Sher-Gil (1913-1941), histoire centenaire d’une météorite artistique féminine, pluriculturelle, élitaire, hybride entre Europe et Inde”

  1. Antoine Wasserfallen 27 juillet 2026 at 22:20 #

    AMRITA SHER-GIL EXPOSITION EN EUROPE EN CE MOMENT jusqu’en septembre
    https://drentsmuseum.nl/en/exhibitions/amrita-sher-gil-europe-belongs-to-picasso-india-belongs-to-me

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