
PAR NADINE CRAUSAZ *
Le communiqué publié conjointement par trois Fédérations continentales, l’UEFA, la CONCACAF et la Confédération asiatique a fait l’effet d’une bombe dans les couloirs du siège de la FIFA sur les hauts de Zurich. En accusant ouvertement Gianni Infantino de tromperie, suite à son projet secret de privatiser les droits commerciaux de la Coupe du monde à travers le fonds FIFA Forward Enterprises, trois des plus puissantes confédérations du football mondial ont en effet décidé de faire bloc. (Sources: Reuters – 10.08.2026 ; The Telegraph – 10.08.2026 ; ESPN – 10.08.2026).
Pour comprendre la panique qui s’empare de l’entourage de Gianni Infantino, il suffit de regarder le poids politique et arithmétique de cette fronde. L’Europe avec l’UEFA représente 55 nations votantes. L’Asie avec l’AFC en compte 47. L’Amérique du Nord, Centrale et les Caraïbes via la CONCACAF apportent 41 pays à l’alliance. Le calcul est simple et sans appel pour l’Italo-Suisse : ce bloc pèse 143 voix sur les 211 associations membres que compte la FIFA. Infantino vient officiellement de perdre le contrôle des deux tiers du football mondial. Même si quelques rares obligés lui jurent fidélité, la majorité absolue a basculé du côté des frondeurs.
Trois verrous juridiques pour forcer son départ
Gianni Infantino a déjà fait savoir qu’il excluait catégoriquement toute idée de démission. Le bras de fer quitte donc le terrain de la diplomatie pour basculer sur celui du droit et des statuts de l’institution. Face à un président qui s’accroche à son siège, les confédérations rebelles ont trois leviers très précis à activer pour le destituer rapidement.
Le premier levier est politique et interne. Selon les statuts de la FIFA, le président n’est pas un monarque absolu face au Congrès. Il suffit que 20 % des associations membres, soit à peine 43 nations, demandent officiellement la convocation d’un Congrès extraordinaire. Avec 143 pays déjà engagés dans la fronde, ce seuil est pulvérisé. Une fois ce Congrès réuni, une motion de censure ou de destitution peut être votée à la majorité. C’est la procédure la plus directe pour le démettre constitutionnellement de ses fonctions. (Selon les statuts de la FIFA, article 25, ce sont en fait136 associations !!)
Le deuxième levier est éthique. La lettre ouverte des trois confédérations utilise des mots lourds de conséquences juridiques, parlant expressément de tromperie et de manquements graves à l’intégrité. En saisissant la chambre d’instruction de la Commission d’éthique indépendante de la FIFA sur la base de ces faits, les opposants peuvent pousser les magistrats internes à prononcer une suspension conservatoire provisoire ou définitive de toute activité liée au football. C’est exactement ce mécanisme juridique qui avait foudroyé Sepp Blatter et Michel Platini en 2015.
Le troisième levier est purement judiciaire et civil. La FIFA n’est pas un État souverain, c’est une association de droit suisse, sans but lucratif, est-il bon de le rappeler, basée à Zurich. À ce titre, elle est soumise au Code civil helvétique. L’article 75 permet à n’importe quel membre d’une association d’attaquer en justice les décisions de sa direction si elles violent la loi ou les statuts. Les confédérations peuvent porter plainte devant les tribunaux civils zurichois pour réclamer un audit judiciaire indépendant et une mise sous tutelle externe de la FIFA, ce qui neutraliserait immédiatement le pouvoir de décision d’Infantino. (Source: Code civil suisse – Article 75).
Comment Infantino a cadenassé les règles du jeu
Si l’opposition doit aujourd’hui employer la force juridique, c’est parce que Gianni Infantino a passé les dix dernières années à verrouiller les statuts de la FIFA pour rendre toute élection démocratique impossible.
Beaucoup imaginent que le plus dur pour un candidat externe est de trouver les cinq parrainages de fédérations nationales requis pour se présenter. Pour un homme de réseaux, réunir les signatures serait une formalité.
La vraie barrière est ailleurs, cachée dans l’article 27 des statuts que le président a fait modifier à sa guise. Ce texte impose désormais une condition d’éligibilité implacable : pour briguer la présidence, un candidat doit avoir joué un rôle actif dans le football d’association, que ce soit comme joueur, entraîneur ou officiel, pendant au moins deux des cinq années précédant sa candidature. Ce verrou élimine rapidement un bon nombre de concurrents extérieurs. (Source: statuts FIFA – Article 27).
Quiconque a été suspendu par le passé ou a simplement choisi de s’éloigner des instances pour ne pas cautionner le système se retrouve disqualifié avant même que son dossier n’arrive sur un bureau. C’est par cette bureaucratie sur mesure que la Commission de contrôle de la FIFA protège le siège du président. Ce fut le cas par exemple pour Michel Platini.
Vingt ans de passe-droits et de scandales mis à nu
L’UEFA a promis de passer au peigne fin tous les agissements du Haut-Valaisan durant ses 16 ans passés au siège de l’UEFA. Le dossier des griefs ne va pas se construire en un jour, mais il risque d’être fourni. Pour anticiper l’enjeu, il faut remonter au début des années 2000, lorsque Infantino dirigeait les affaires juridiques de l’UEFA à Nyon avant d’en devenir le secrétaire général et le bras droit de Michel Platini.
C’est de cette époque que datent ses premiers ennuis judiciaires. Lors du scandale des Panama Papers en 2016, des documents ont mis en lumière une co-signature, entre 2003 et 2006, de contrats de droits télévisés pour la Ligue des Champions en Équateur avec Cross Trading, une société écran appartenant à des hommes d’affaires inculpés par le FBI pour corruption généralisée. Cette affaire avait d’ailleurs provoqué une perquisition de la police suisse au siège de l’UEFA. (Sources: The Guardian – 05.04.2016 ; Bloomberg – 06.04.2016 ; BBC – 06.04.2016).
Dans la foulée, les Football Leaks ont révélé des arrangements confidentiels pour alléger les sanctions du Fair-play financier inéquitablement appliquées à des clubs comme le PSG ou Manchester City. L’UEFA avait alors promis une enquête interne approfondie sur ces contrats passés sous l’ère Infantino, mais les conclusions de cette commission n’ont jamais été publiées, enterrées par l’administration européenne.
L’année 2015 a marqué le tournant de la trahison politique. Michel Platini est alors le grand favori pour prendre la tête de la FIFA. C’est le moment où sort dans la presse l’affaire du virement de deux millions de francs suisses versé par Sepp Blatter à Platini pour un travail de conseiller. Platini est suspendu. Infantino jure fidélité à son patron, avant de manœuvrer en coulisses pour récupérer les voix européennes et se faire élire en 2016. (Source: Reuters – 08.06.2026).
La tenaille judiciaire : Fribourg, Paris et le dossier noir de l’UEFA
Le passé rattrape désormais brutalement le patron de la FIFA, encerclé par les procédures pénales et les scandales de mœurs. En Suisse, Gianni Infantino est directement visé par une procédure pénale menée par le Ministère public fribourgeois. Le procureur Laurent Moschini l’attend pour une instruction ouverte pour dénonciation calomnieuse. L’affaire, lancée par l’avocat Philippe Renz et la société fribourgeoise de management sportif Sport7, cible la complaisance présumée d’Infantino dans le système opaque des transferts de joueurs. Écartant un premier classement, le Tribunal cantonal fribourgeois a lourdement désavoué la FIFA en ordonnant la réouverture complète du dossier, obligeant Infantino à s’expliquer en personne. (Source: La Liberté – 08.07.2025).
Parallèlement, la contre-attaque de Michel Platini a pris une tournure dévastatrice. L’ex-légende des Bleus, définitivement blanchie par les tribunaux suisses, a déposé une plainte pénale à Paris assortie d’une constitution de partie civile pour dénonciation calomnieuse et trafic d’influence contre Infantino. Platini l’accuse formellement d’avoir ourdi un complot judiciaire avec des magistrats suisses pour l’écarter de la course à la FIFA en 2015. Cette procédure entraîne l’ouverture automatique d’une information judiciaire par un juge d’instruction français. (Source: Reuters – 08.06.2026).
Pour ne rien arranger à ce naufrage éthique, une enquête explosive du quotidien britannique The Telegraph révèle qu’Infantino aurait entretenu une relation intime avec son assistante personnelle lorsqu’il était secrétaire général de l’UEFA. Il aurait usé de son pouvoir pour lui accorder une promotion rapide à un poste de direction avec une importante augmentation de salaire. Face aux interrogations internes, Michel Platini avait posé un ultimatum à son subordonné : « Elle ou vous ». La collaboratrice avait fini par quitter l’UEFA avec une indemnité de départ à six chiffres. Ces révélations ont poussé la Fédération norvégienne de football, par la voix de sa présidente Lise Klaveness, à exiger la démission immédiate d’Infantino. (Sources: Reuters – 07.08.2026 ; The Times – 07.08.2026).
Prochain article: Trump lâche le navire.
* Journaliste RP, ex-jury Ballon d’Or.


