Dossier FIFA/Coupe du monde (X) – Le feuilleton de l’été, une litanie de scandales

PAR NADINE CRAUSAZ

La saga de la FIFA sous Gianni Infantino (sur notre image DR, son nom gravé sur la Coupe du monde des clubs dont ce n’est pas l’original) évoque immédiatement l’ambiance impitoyable de Succession pour la guerre des clans et le cynisme financier, combinée au machiavélisme politique de House of Cards. Sur Netflix, pour comprendre les rouages de cette association à but non lucratif, il y a la série-documentaire Ballon rond et corruption. Elle montre comment le pouvoir absolu et l’argent ont transformé le sport roi en empire, depuis des décennies, grâce à João Havelange et Sepp Blatter. Élève surdoué, Infantino a parachevé l’œuvre.

L’UEFA attaque de front et veut désormais sa tête. Elle a déjà annoncé avoir demandé un examen de la manière dont le projet avait été préparé. Avec la CONCACAF et l’AFC, elle a accusé Infantino d’avoir agi unilatéralement et d’avoir brisé la confiance. Les trois confédérations ont réclamé une enquête indépendante sur le projet abandonné. En privant Infantino du soutien de l’Europe et d’une partie de l’Amérique du Nord et de l’Asie, l’UEFA a méthodiquement détruit une partie de sa base politique. Mais il serait faux de prétendre que le président de la FIFA est isolé : la CAF, la CONMEBOL et plusieurs fédérations nationales, dont le Mexique et l’Argentine, continuent de le soutenir. Pour s’assurer la voix du Mexique, Infantino lui aurait même promis une intégration au sein de la CONMEBOL.

Tous complices ?

Mais au fait, une question devrait obséder tous ceux qui observent aujourd’hui le naufrage : comment Gianni Infantino a-t-il pu en arriver là ? Car les statuts de la FIFA ne font pas de son président un monarque. Loin de là. La FIFA compte 37 membres au Conseil : un président, huit vice-présidents et 28 autres membres. Infantino y dispose d’une seule voix, comme les autres membres du Conseil. Le Conseil est officiellement présenté par la FIFA comme le principal organe décisionnel de l’organisation entre les Congrès. Une voix, pas un droit de veto, pas un pouvoir absolu.

Plus important encore : le Conseil est chargé de la direction stratégique de l’organisation et de sa supervision. Le président ne gouverne donc pas la FIFA comme un propriétaire gouvernerait son entreprise. On parle d’une association à but non lucratif !! Alors comment expliquer ces dix années pendant lesquelles Infantino a donné l’impression de pouvoir décider seul du calendrier, des compétitions, des grandes orientations commerciales, des rapprochements politiques et même de l’image que la FIFA entendait projeter dans le monde ? La réponse est peut-être beaucoup moins flatteuse pour l’institution que pour son président : il n’a pas conquis ce pouvoir tout seul. On le lui a laissé prendre.

Pendant dix ans, les membres du Conseil ont voté. Les confédérations ont soutenu. Les fédérations nationales ont réélu. Les dirigeants ont négocié leurs intérêts et encaissé les retombées du système. Et pendant que chacun profitait de son morceau du gâteau, Infantino agrandissait le sien. C’est là que se situe l’immense responsabilité collective de la FIFA. Pourquoi personne n’a utilisé les mécanismes prévus par les statuts lorsque la présidence commençait à dépasser son rôle? Pourquoi le Conseil n’a-t-il pas rappelé plus tôt qu’il était l’organe chargé de définir la stratégie de l’organisation ? Pourquoi les confédérations ont-elles attendu que la maison brûle pour sortir les extincteurs ? Il aura fallu dix ans, une accumulation de controverses et une crise ouverte pour que certains découvrent soudain que le président de la FIFA n’est pas la FIFA.

Et c’est peut-être le paradoxe le plus extraordinaire de cette histoire : Infantino n’a jamais eu besoin de posséder les pleins pouvoirs. Il lui a suffi que ceux qui les détenaient avec lui renoncent progressivement à s’en servir. Voilà comment une association de 211 membres, dotée d’un Congrès souverain et d’un Conseil de 37 membres, a pu finir par fonctionner avec l’image d’un pouvoir personnel.

Le problème n’est donc pas seulement Infantino. Le problème, c’est le système qui l’a fabriqué, porté, protégé et laissé durer. Comment devant une telle fronde envisager un retour à la confiance et au dialogue pour le bien du football ? Comme l’ont précisé la semaine dernière l’UEFA, la CONCACAF et l’AFC dans leur lettre ouverte commune :

le football n’appartient à aucun individu.

Trump fait du Trump…

Sans vraiment se positionner, Donald Trump souffle sur les braises. Un jour, il propose carrément Infantino au poste de secrétaire général de l’ONU. Le lendemain, sur son réseau social Truth Social, il met en garde la FIFA contre une «terrible erreur» si quelqu’un tentait une motion de censure à l’encontre du Haut-Valaisan. Pour l’instant, Trump ressemble juste à un gros matou jaune qui s’amuse avec un surmulet : il le secoue, le relâche, le reprend, le laisse s’agiter, sans jamais vraiment le lâcher, ni le sauver.

Tapia, le parfait boulet de la farce argentine

Dans ce paysage de ruines, Claudio Tapia tente de freiner la chute. Le président de la Fédération argentine AFA a, dans un nouveau communiqué, réitéré un soutien total à Infantino, du genre « Gianni est vraiment un bon type ! Il a tellement apportué au football argentin ! » Le problème, c’est que Tapia, défait de sa couronne mondiale, est devenu le parfait boulet politique d’un président déjà poussé dans les cordes.

En Argentine, Tapia est embourbé jusqu’au cou dans plusieurs affaires et controverses autour de la gouvernance et des finances de l’AFA. Aux États-Unis, au beau milieu de la Coupe du monde, le FBI a pris le relais. Les autorités américaines examinent en effet les opérations financières liées à plusieurs centaines de millions de dollars de contrats commerciaux de l’AFA, notamment à travers TourProdEnter LLC et des comptes bancaires américains. Et puis il y a eu l’épisode du JFK. La presse s’est largement fait l’écho d’un interrogatoire de Tapia et de son bras-droit Pablo Toviggino par des agents du FBI à l’aéroport JFK au lendemain de la finale. Quand on vous dit qu’on écrit le script d’une série à succès !

En tendant la main à Tapia en octobre dernier, alors que le scandale de l’AFA s’étalait déjà en une des journaux argentins, Infantino espérait un retour d’ascenseur. Ce soutien réciproque entre dirigeants traqués ressemble désormais à un pacte de naufragés. De plus, son appui obsessionnel à l’Argentine tout au long du Mondial 2026 a fini par tourner à la farce. Portée à bout de bras par la VAR et des arbitres d’une complaisance suspecte, notamment contre l’Égypte, le Cap-Vert et la Suisse, l’Albiceleste s’est hissée tant bien que mal jusqu’en finale. Déjà favorisée comme tête de série du groupe le plus faible du premier tour, elle n’a rencontré aucune équipe du top 10 jusqu’en finale. Puis, au moment de vérité, elle a été lourdement dominée par une Espagne impitoyable. Messi et ses coéquipiers ont été abandonnés par les dieux du sifflet pour de très mystérieuses raisons. On aura peut-être un jour le fin mot de l’histoire.

Les déboires de Patrice Motsepe

Patrice Motsepe, l’un des plus solides soutiens d’Infantino, n’échappe plus aux turbulences. Le milliardaire sud-africain, président de la CAF, se retrouve aussi embourbé dans une série de controverses sur la gouvernance et la gestion du football africain. Le pauvre milliardaire multiplie les interviews et des communiquésde défense en s’accrochant aux basques du Haut-Valaisan, au pire moment.

La réunion du désespoir à Rabat

Acculé, Infantino a tenté un va-tout au Maroc à Rabat, au siège africain de la FIFA. Ce qui restera dans les annales comme la réunion du désespoir. Un vrai troc de souk pour racheter le soutien de la CAF. Il a mis sur la table la promesse d’attribuer définitivement la finale de la Coupe du monde 2030 au futur grand stade de Casablanca.

Le Maroc est en concurrence avec l’Espagne et le gigantesque stade Hassan II, près de Casablanca, est clairement présenté comme l’arme marocaine dans cette bataille. Et Infantino a multiplié les déclarations d’amour au royaume. En 2024 déjà, il déclarait en arrivant à Rabat : « I feel at home », se disant extrêmement heureux de revenir au Maroc. Il avait dit pareil au Qatar où il avait d’ailleurs élu domicile. C’est exactement dans cette logique de pouvoir et de marchandage que s’inscrit la stratégie du monarque. Il décide tout seul et impose son diktat. Sans même songer, en l’occurrence, au bien-être des joueurs. Quelle sera la température de Casablanca à la mi-juillet, hors phénomène Niño, bien entendu ? Pour Gianni, « le Maroc est le plus beau pays du monde. »

Le massacre des chiens errants

Des organisations de défense animale dénoncent depuis plusieurs années les campagnes d’abattage de chiens au Maroc et alertent sur leur intensification à l’approche de 2030. Certaines parlent de millions de chiens sacrifiés. La question a été portée jusque devant la FIFA. Infantino n’a pas pris publiquement position pour condamner ces pratiques.

Figo avait mis le feu aux poudres

Luís Figo, légende portugaise, Ballon d’Or 2000, quadruple champion d’Espagne avec le Real Madrid, vainqueur de la Ligue des champions et de la Coupe du monde des clubs, a lui aussi décidé de sortir de sa réserve. En 2015, il s’était déjà officiellement porté candidat à la présidence de la FIFA face à Sepp Blatter, avant de se retirer, en dénonçant un processus verrouillé.

Aujourd’hui conseiller de l’UEFA, il a publié, au début du mois, une tribune explosive dans le Daily Mail. Dès les premières lignes, le ton est donné :

Je pourrais écrire 10 000 mots sur les problèmes de la FIFA. Mais la solution n’en demande que trois : Infantino must go.

Il poursuit :

J’ai aimé le football toute ma vie. J’ai été joueur professionnel pendant 20 ans. Et croyez-moi, j’ai croisé quelques escrocs au cours de ma carrière. Mais ce que j’ai vu exposé ces dix derniers jours est le comportement le plus bas, le plus trompeur et le plus lâchement égoïste que j’aie jamais vu.

Et il conclut sans ambiguïté :

Infantino a avili la fonction de président de la FIFA qu’il avait promis d’élever. Il a menti, trompé et tenté de s’enrichir aux dépens du sport qu’il est censé servir. Il a perdu le soutien de son équipe dirigeante, de ses conseillers les plus proches, de la grande majorité des personnes qui consacrent leur vie à ce sport et même, semble-t-il, du lauréat du Prix de la Paix de la FIFA. Il est trop tard pour sauver sa dignité, mais il n’est pas trop tard pour sauver le football.

Pourquoi pas un footeux président ?

Le profil de Luis Figo remplit toutes les conditions statutaires pour se présenter : rôle actif depuis plusieurs années comme conseiller de l’UEFA, possibilité d’être proposé par une association, capacité à réunir au moins cinq soutiens, contrôle d’éligibilité et dépôt avant le 18 novembre 2026. Alors pourquoi ne pas imaginer une candidature de Figo adossée à un vrai Conseil des sages ? Un organe indépendant composé de figures du terrain au parcours intègre, avec un droit de veto sur les réformes de formats et de calendriers et toute décision qui porterait préjudice aux joueurs, à leur intégrité physique et leur dignité. On pourrait y retrouver par exemple Philipp Lahm (Europe), Juan Sebastián Verón (Amérique du Sud), Didier Drogba (Afrique), Park Ji- sung (Asie), Tim Cahill (Océanie), Marta et le mythique arbitre Pierluigi Collina. Sept légendes, cinq anciennes gloires, une femme, un arbitre. Des sportifs qui ont gagné des titres sur le terrain, pas des élections dans les couloirs de Zurich. Des personnalités qu’on ne peut ni acheter avec un programme Forward, ni séduire avec la promesse d’une finale à Casablanca.

* Journaliste RP, ex-jury Ballon d’Or.

Screenshot

Tags: , ,

Laisser un commentaire

Les commentaires sous pseudonyme ne seront pas acceptés sur la Méduse, veuillez utiliser votre vrai nom.

Le commentaire apporte une valeur ajoutée au débat dans le respect de son interlocuteur, tout en avançant des arguments solides et étayés. infoméduse renonce à publier des commentaires sans argumentation véritable, contenant des termes désobligeants, jugements de valeur et autres attaques personnelles visant des auteurs.

Mentions légales - Autorenrechte

Les droits d'utilisation des textes sur www.lameduse.ch restent propriété des auteurs, à moins qu'il n'en soit fait mention autrement. Les textes ne peuvent pas être copiés ou utilisés à des fins commerciales sans l'assentiment des auteurs.

Die Autorenrechte an den Texten auf www.lameduse.ch liegen bei den Autoren, falls dies nicht anders vermerkt ist. Die Texte dûrfen ohne die ausdrûckliche Zustimmung der Autoren nicht kopiert oder fûr kommerzielle Zwecke gebraucht werden.