Albert Londres n’était pas de ceux qui regardent le monde depuis un fauteuil. Il allait voir. Il allait là où ça dérange, là où ça fait mal, là où certains auraient préféré que personne ne regarde. Porter la plume dans la plaie. C’est exactement ce qu’infoméduse avait fait le 8 octobre 2025, au retour d’un séjour de plusieurs semaines au Maroc (lire ici). Aujourd’hui, un an plus tard, nous remettons la compresse. Cette fois, la plume est trempée dans le sang des animaux massacrés.

PAR NADINE CRAUSAZ
À l’entame de mon reportage, j’avais répertorié 41 footballeurs qui inondent les réseaux sociaux de photos et de vidéos avec leurs compagnons à quatre pattes, affichant une tendresse qui fait vibrer les foules. Lionel Messi avec Hulk, son impressionnant dogue de Bordeaux offert par Antonela en 2016 ; Cristiano Ronaldo avec Bobby Moore et Marosca, deux labradors, Abelhinha, un Yorkshire terrier, et Pepe, son chat Sphynx ; Neymar Jr avec Poker, Truco et Flush, ses trois golden retrievers ; Harry Kane avec ses deux labradors Brady et Wilson ; Marcus Rashford ; Alexis Sánchez avec Atom et Amber ; Gareth Bale ; Mesut Özil ; Aaron Ramsdale ; Zinedine Zidane, et bien d’autres. Ils posent avec leurs chiens, récoltent des millions de likes, mais laissent le sang couler dans l’indifférence.
Le scandale a franchi les frontières du royaume
Après le déni, la sidération ou la peur des représailles, les images sont désormais partout. Les vidéos circulent, les témoignages se multiplient. Ce que nous documentons depuis des mois, ce sont des tueries systématiques.
L’International Animal Welfare and Protection Coalition (IAWPC) (coalition internationale qui regroupe des dizaines d’organisations de protection et de bien-être animal à travers le monde), coordonne les actions, les enquêtes et les campagnes contre les massacres de chiens errants au Maroc. Elle a adressé une nouvelle lettre à la FIFA après une mise au jour des images de chiens empoisonnés à Kénitra, abattus en pleine rue à Tinghir et tués à Jerada.Tous les documents qui prolifèrent sur les réseaux ne sont pas automatiquement authentifiés ou correctement datés. Cela ne permet plus de balayer l’ensemble du dossier d’un revers de la main !
La rage reste un problème réel
Les autorités, quant à elles, brandissent les chiffres officiels : environ 100 000 morsures par an et 33 morts en 2024 à cause de la rage. Ces données sont exactes. Certes. Mais les campagnes d’abattage se sont comme par hasard intensifiées précisément après l’attribution au Maroc de la co-organisation du Mondial 2030 avec l’Espagne et le Portugal. Par le passé, les estimations tournaient autour de 300 000 à 500 000 animaux éliminés par an. Aujourd’hui, nous parlons d’au minimum 500 000 à 750 000 chiens tués chaque année, avec des pics dans les villes-hôtes. À ce rythme, trois millions disparaîtront d’ici 2030.
Aucun ordre écrit d’une éradication des chiens errants n’a été produit publiquement. Le ministère dément en effet toute campagne liée au Mondial et affirme privilégier la stérilisation depuis 2019. Un tribunal a pourtant reconnu en 2025 sa responsabilité pour carence dans le contrôle de ces pratiques. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé a confirmé que l’abattage à grande échelle n’a aucun effet durable sur la rage.
Logiquement, si la santé publique avait été la seule priorité, un programme massif de TNVR (TNVR = Trap – Neuter – Vaccinate – Return, capturer – stériliser – vacciner – relâcher) aurait pu être déployé à partir de 2019. Il est avéré que, contrairement à l’abattage, le TNVR fait baisser les effectifs sur le long terme sans détruire l’immunité de groupe.
Le timing coïncide avec l’arrivée des projecteurs du Mondial
À Marrakech, Casablanca, Fès, Agadir, Ifrane, Tanger ou Dakhla, des milliers de chiens errants sont éliminés pour « nettoyer » les rues. Des habitants ont dénoncé des opérations de capture et de mise à mort en pleine rue, parfois devant des enfants. Les méthodes sont brutales : abattage, empoisonnement, carcasses entassées. Des vidéos de 2025 montraient déjà des chiens présentés comme vaccinés et tués sans distinction. En 2026, les images continuent de circuler. L’IAWPC, PETA, Eurogroup for Animals, In Defense of Animals réclament le déploiement massif de ce projet TNVR, réalisé ailleurs dans le monde avec succès !
Si rien ne change, le Mondial 2030 sera durablement associé à ce scandale
Des recherches exhaustives menées en français, en anglais, en espagnol, en arabe et en italien — sur les sites officiels de la FIFA, les comptes X et Instagram de Gianni Infantino, les archives des conférences de presse, les communiqués de l’organisation et les reportages des grands médias internationaux — ne font apparaître aucune déclaration publique du président de la FIFA au sujet des chiens errants du Maroc. Pas un mot. Pas une condamnation. Pas même une allusion.
La célèbre primatologue Jane Goodall avait interpellé la FIFA en février 2025, six mois avant son décès, pour dénoncer l’abattage massif des chiens. Elle avait qualifié ces actes de barbares, demandant une action de l’instance pour stopper l’élimination de millions d’animaux. Outre la lettre de Jane Goodall, David Hallyday (PETA), Brigitte Bardot, l’OIPA, PETA, entre autres, avaient aussi adressé des lettres ouvertes à la FIFA et son président. Aucune réponse publique n’a jamais été enregistrée. La FIFA se contente de déclarer « suivre la situation », d’avoir contacté la Fédération marocaine et d’être « en contact » avec l’IAWPC.
Silence total d’Infantino
Le silence d’Infantino est total et devient proprement surréaliste quand on le confronte à ses déclarations récentes. Fin juillet 2026, le Haut-Valaisan s’est livré à un véritable dithyrambe. Il a affirmé se sentir « chez lui » au Maroc, a qualifié le Royaume de « plus beau pays du monde » et a proclamé que la Coupe du monde 2030 serait « sans aucun doute la plus belle de l’histoire ». « Vive le Maroc ! », avait-t-il conclu sous les applaudissements.
On cherche en vain la moindre prise de conscience de l’incongruité. Comment peut-on, le même mois où des images de chiens empoisonnés à Kénitra, abattus à Tinghir et tués à Jerada circulent massivement, vanter sans la moindre réserve « le plus beau pays du monde » ? Comment célébrer l’hospitalité et la beauté d’un territoire pendant que des opérations de « nettoyage » des rues se déroulent en vue du Mondial ? Infantino réalise-t-il le contraste ?
Qu’attendent Ronaldo, Neymar, Rashford ou Kane pour faire un geste?
La loi 19.25, promulguée le 28 juillet 2026 et entrée en vigueur le 14 août 2026, constitue sur le papier une avancée : elle prévoit la stérilisation, la création de centres de prise en charge et des sanctions contre la maltraitance. En réalité, elle n’est pas appliquée. Sur le terrain, les abattages, les empoisonnements et les captures brutales se poursuivent comme avant. Les organisations de protection animale le constatent chaque jour : la loi reste lettre morte. La FIFA qui a ignoré les alertes avant d’attribuer ce grand raout intercontinental, se contente de réponses institutionnelles, prudentes, pendant que les tueries continuent. Elle privilégie ses relations avec le Maroc plutôt que d’exercer une pression réelle.
Un post de Messi pour le TNVR, une story de Ronaldo, un message de Neymar, Rashford, Kane ou Sánchez ne mettraient peut-être pas fin aux abattages. Mais cela obligerait au moins les autorités et les instances sportives à répondre. L’exemple de Cristiano Ronaldo en 2021 le prouve : lors d’une conférence de presse de l’Euro, il a simplement écarté les bouteilles de Coca-Cola et demandé de l’eau. En quelques heures, le geste a fait le tour du monde et la valeur boursière de Coca-Cola a chuté de plusieurs milliards. Un geste de quelques secondes a suffi à faire trembler une multinationale.
La plupart des très grands n’ont aucune excuse pour ignorer le scandale documenté par la presse mondiale, les agences et les images qui circulent depuis 2025-2026 sur les réseaux. Tant qu’ils restent silencieux, le contraste entre leurs images lisses et ce qui se passe sur le bitume marocain restera visible. Un TNVR à grande échelle, l’ouverture aux vétérinaires étrangers et la transparence des fourrières : c’est le minimum pour que le Mondial 2030 ne soit pas associé, dans la mémoire collective, à des chiens agonisants dans d’atroces souffrances et à des carcasses dans les rues.



