PAR CHRISTIAN CAMPICHE
Le docteur Ignazio Cassis a fait des études dans une faculté, la médecine, où l’enseignement des relations internationales n’est de toute évidence pas une matière de référence. On peut donc douter que le bon toubib soit le meilleur exégète de la neutralité, sujet qui occupera prochainement les Suisses, invités à se prononcer en votation populaire, l’une des plus importantes de tous les temps (mais qui s’en rend compte vraiment?). De fait l’initiative, si elle émane des milieux proches de Christoph Blocher, dispose de soutiens fervents également dans la gauche pacifiste. En temps normal l’amateurisme du ministre des Affaires étrangères et de ses collègues au Conseil fédéral ne prêterait pas à conséquence. Aujourd’hui, alors qu’un nouveau conflit majeur déchire l’Europe, il pèse sur l’avenir du pays.
C’est que le gouvernement est responsable du lancement de l’initiative demandant en substance que la Suisse n’adhère à aucune alliance et ne participe pas aux conflits militaires. Car si Berne n’avait pas adopté, depuis le début de la guerre en Ukraine, un paquet de sanctions contre Moscou avec un zèle que personne n’aurait osé imaginer, si elle ne flirtait pas avec l’OTAN, on n’en serait pas là. Bien sûr la neutralité est une notion à géométrie variable. En 1939, après l’invasion allemande de la Pologne, la Suisse avait réaffirmé sa neutralité, elle n’avait pas adopté de sanctions et s’était bien gardée de critiquer Berlin. Par contre, elle s’était dépêchée de mobiliser. On n’est jamais trop prudent! Toute différente est la situation dès 2022.
Le débarquement des troupes russes au Donbas aurait pu conduire le Conseil fédéral à nommer un général pour défendre le pays, alors que sur le papier l’Europe gonfle les biceps, prétextant une menace russe. S’il ne l’a pas fait, c’est en connaissance de cause. Berne préfère encourager les médias mainstream à dénoncer l’ingérence russe dans le débat précédant la votation sur la neutralité. Mais rien de nouveau, encore une fois. Dans les années trente et quarante, par le biais de son antenne officielle en Suisse, le parti nazi était très présent en Suisse. Personne ne s’offusquait de la présence à Davos de dignitaires allemands, jusqu’au jour où un jeune juif des Balkans assassina l’un d’eux. C’était l’affaire Gustloff.
A quelles pressions le Conseil fédéral a-t-il cédé dès 2022? Un jour, une analyse historique sera faite, qui révélera le pourquoi du comment. En attendant, le mal est fait. La votation est un événement qui ne devrait pas avoir lieu. Elle aurait dû être annulée, c’est pourquoi je voterai blanc.
Aujourd’hui il est malheureusement trop tard pour faire marche arrière. La Suisse en pâtira, quel que soit le résultat. En effet, si, contre toute attente, le oui devait l’emporter, personne, en dehors des frontières, ne s’offusquerait d’une décision qui ne ferait qu’entériner deux siècles de pratique officielle de la neutralité. Au niveau intérieur, par contre, l’acceptation du bétonnage de la neutralité dans la constitution ne manquerait pas de donner du fil à retordre aux institutions. Quels juristes de droit divin seraient chargés de veiller au respect du dogme suprême? Les auteurs du texte de l’initiative n’en prévoient aucun de particulier.
En 2015, le professeur de droit Etienne Grisel écrivait dans les colonnes du Temps:
Depuis 1848, la Constitution renforce la portée obligatoire de l’institution en chargeant les autorités fédérales de «préserver la neutralité de la Suisse». Celle-ci est donc élevée au rang constitutionnel et ne pourrait être amendée qu’en référendum, par la majorité du peuple et des cantons.
Etienne Grisel achevait de tracer l’historique de la neutralité suisse dont l’idée n’a cessé de se dessiner depuis la défaite de Marignan en 1515. Un traumatisme qui a vu la Suisse perdre son statut de première puissance militaire au monde. Il serait intéressant d’avoir aujourd’hui l’avis de cet éminent constitutionnaliste vaudois. Malheureusement il est décédé il y a quelques jours. On peut se dire malgré tout que l’inscription de la neutralité dans la constitution de 1848 est suffisamment claire, le reste étant une question d’interprétation à laquelle tente de suppléer le texte de l’initiative lancée par un parti nationaliste.
Le problème proviendrait surtout d’une victoire du non – il s’agit de l’issue la plus probable, nous annoncent les sondages: la presse mondiale, en très grande majorité « mainstream », en ferait ses choux gras. Tel est l’enjeu véritable de la votation du 27 septembre. Le souci dériverait moins de la réaction des principaux intéressés, les Helvètes, que de l’interprétation qu’en feraient les observateurs à l’étranger. On pourra compter sur eux pour simplifier et mâchouiller un brin de « Schadenfreude ». Le non des Suisses signifiera qu’ils ont renoncé à leur neutralité, c’est tout. Pas sûr que tel soit le vœu réel de la majorité des habitants de ce pays. Même si celle-ci pourra toujours se consoler en se disant que le monde disparaîtra avant la Suisse, vu que les robots de l’IA seraient en passe d’assujettir l’espèce humaine.



Sauf qu’au printemps 2022, il ne s’agissait pas simplement d’un « débarquement des troupes russes au Donbass », mais d’une tentative massive d’invasion de toute l’Ukraine à partir de la Biélorussie : entre 1000 et 1500 blindés russes s’étirant sur près de 60 kilomètres déboulèrent en direction de Kiev, afin d’ « avaler » ce pays dont la communauté internationale et même la Russie avaient reconnu la pleine et entière souveraineté.
L’Europe n’avait pas connu un tel cataclysme depuis 1945 ! Et qu’on le veuille ou non, la Suisse est au centre de l’Europe comme le nez au milieu d’un visage.
Je ne dis pas le contraire, puisque je parle du précédent de l’invasion de la Pologne par les troupes du Reich. Cette fois, sans sanctions suisses… La neutralité est une notion compliquée…
Le meilleur texte du site en ce moment. B-R–A-V-O. Brillant.
La pirouette de la fin IA est surprenante et rafraîchissante.
L’OTAN avait été fondée en 1949 dans le but de contenir, sur le continent européen, les velléités expansionnistes supposées de l’URSS. Disons qu’en toute logique, elle aurait dû être dissoute au lendemain de l’implosion de l’URSS (25 décembre 1991) voire peu après la dissolution du Pacte de Varsovie (1er juillet 1991). Au lieu de cela, l’OTAN s’est étendue au rythme de la prolifération des bases militaires US en Europe, une quarantaine tout de même aujourd’hui dont six rien qu’en Pologne. La politique de l’impérialisme est à ce prix. À ce propos, est-il bien utile de rappeler que les territoires occupés par l’Ukraine, la Russie et les républiques sécessionnistes de l’ex-URSS constituent le plus grand réservoir de ressources naturelles au monde ? De même, faut-il rappeler que 33 millions d’hectares de terre fertiles d’Ukraine appartiennent à des fonds d’investissement US et que cette appropriation a débuté dès 1992 sous la présidence de Bush père et sur décision du Congrès ?
Alors oui, à titre personnel, je comprends aisément que de certains helvètes souverainistes, attachés à la démocratie et à la neutralité (toute relative) de la nation, s’offusquent de voir l’armée suisse participer à des exercices militaires conjoints avec l’OTAN, notamment quand ils se déroulent en Pologne. Ce qui, a contrario, m’offusque, c’est que la RTS, traitant du sujet dise et écrive : « (cet) exercice permet à la Suisse de développer des capacités techniques communes avec l’Otan sans compromettre sa neutralité traditionnelle ». Ne dit-on pas à juste titre qu’il convient de ne pas prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvage ?