Un rapport récent de Swedwatch, l’Entraide Protestante Suisse (EPER) et le Sierra Leone Network on the Right to Food (SiLNoRF) analyse les répercussions locales d’un projet de compensation carbone en Sierra Leone. Ce projet s’appuie sur une plantation forestière commerciale existante appartenant à l’entreprise britannique Miro Forestry Developments Limited (Miro). Le cabinet de conseil zurichois South Pole, chargé du conseil technique, a joué un rôle majeur dans le projet. Bien que ce dernier soit enregistré auprès de l’organisme de certification Verra, le rapport fait état de sérieuses inquiétudes quant à la situation sur place.
La plantation forestière de Miro en Sierra Leone a été initialement créée pour la production commerciale de bois. Par la suite, l’entreprise a utilisé certaines parties de la plantation pour un projet carbone visant à compenser les émissions de CO₂. Grâce à une gestion durable, la plantation doit permettre de produire des crédits carbone. Le principe de base de ce genre de projets de compensation carbone consiste à piéger, à un autre endroit, du CO₂ émis dans l’atmosphère et à compenser ainsi, mathématiquement, les émissions des « pollueurs ». De tels projets alimentent la demande en terres, qui ne cesse de croître : en 2025, le marché volontaire du carbone a atteint un volume de plus de USD 1 milliard.
Une perte de moyens de subsistance
Pour sa plantation forestière en Sierra Leone, Miro a conclu, depuis 2012, des baux fonciers portant sur près de 30 000 hectares au total, soit une superficie à peu près équivalente à celle du canton de Genève. Le rapport fait état de problèmes importants liés à la conclusion des contrats fonciers pour la plantation. Il soulève notamment des questions concernant le consentement libre, préalable et éclairé de la population locale. Une personne concernée rapporte ainsi que les villageois·e·s ont signé les contrats sans avoir bénéficié d’un conseil juridique indépendant : « Nous avons simplement signé ces documents ; aucun avocat n’était présent, et nous ne comprenons pas ce que nous avons signé. »
Cette perte de terres a des répercussions directes sur les moyens de subsistance des communautés concernées : en effet, alors que la documentation du projet qualifie les terres cédées à Miro de « dégradées », les communautés locales font état de la perte d’une partie des terres qu’elles utilisent pour subvenir à leurs besoins. À l’heure actuelle, Miro a planté 10 000 hectares. Un paysan concerné décrit les conséquences : « Avant, les villageois·e·s pouvaient cultiver autant de parcelles qu’ils le souhaitaient, mais aujourd’hui, nous n’avons plus assez de terres. Nous n’avons plus assez à manger. »
Les femmes tout particulièrement touchées
La situation est particulièrement délicate pour les femmes, qui sont souvent celles qui subviennent aux besoins alimentaires de leurs familles. Dans le rapport, elles racontent avoir été largement exclues des processus de consultation et des paiements au titre de la location. Elles ont également perdu l’accès à des ressources essentielles, notamment les arbres fruitiers, qui constituent un complément alimentaire important pour de nombreuses familles. « Ce sont les fruits dont nos enfants se nourrissaient », explique une villageoise qui a perdu ses arbres fruitiers au profit de la plantation.
Nombre de villageois·e·s avaient approuvé les contrats fonciers dans l’espoir d’un emploi. Les propriétaires fonciers concernés indiquent toutefois que les avantages économiques promis n’ont pas suffi à compenser les pertes de terres et de moyens de subsistance subies par de nombreuses familles.
Rôle et responsabilité de la société zurichoise South Pole
Le cabinet de conseil zurichois South Pole a joué un rôle clé dans l’élaboration du projet de compensation carbone. Certes, le cabinet n’était pas partie aux contrats fonciers initiaux conclus entre Miro et les communautés concernées relatifs à la plantation forestière. Néanmoins, il est difficile de dissocier la plantation commerciale et le projet carbone, car la plantation constitue la base de ce dernier.
South Pole a établi la documentation du projet pour Miro et a calculé la séquestration du CO2 et les émissions de CO2. Il a fourni des informations pour les procédures de validation et de vérification et a permis la vente de crédits carbone. Ce projet figure sur le site Web de South Pole au sein de son portefeuille de projets (Sustainable Timber Plantations).
En ce qui concerne le reproche selon lequel le consentement libre, préalable et éclairé des communautés concernées ferait défaut, South Pole précise n’avoir été responsable que de l’aspect lié à la compensation carbone du projet. Dans la documentation relative au projet rédigée par le cabinet de conseil, manifestement, ce dernier se fonde uniquement sur les documents et les informations fournis par Miro en ce qui concerne la situation en matière de droits fonciers.
Interrogé sur les problèmes soulevés dans le rapport, South Pole souligne que les documents de projet ont été acceptés par Verra et que la plantation bénéficie en outre du label du Forest Stewardship Council (FSC) pour la production durable de bois. Le rapport soulève donc la question de savoir si South Pole s’est trop appuyé sur des audits et des certifications externes pour des questions essentielles, telles que les droits fonciers et le consentement des communautés concernées. En conséquence, les problèmes sur place sont passés inaperçus.
Les cabinets de conseil : les grands gagnants
Les conclusions du rapport révèlent un problème systémique au sein du marché volontaire du carbone. Ce problème est également mis en évidence par un autre projet examiné par l’EPER en Sierra Leone : en 2021, l’entreprise canadienne Carbon Done Right a lancé un projet de reboisement visant à séquestrer du CO₂ dans la région de Port Loko. Une enquête réalisée par l’EPER et des ONG partenaires locales a mis en lumière d’importants problèmes sur place. Là encore, EcoSecurities, une société de conseil suisse, a participé à la documentation du projet, qui a servi de base au processus de certification auprès de Verra.
Ces deux études de cas mettent en évidence le fossé qui existe entre, d’une part, les documents de projet et, d’autre part, les expériences vécues par les communautés concernées. Elles révèlent également les faiblesses d’un système dans lequel le respect des droits fonciers et le consentement de la population locale ne font pratiquement pas l’objet d’un contrôle indépendant.
En 2024, Miro a réalisé des recettes de USD 6,7 millions grâce à la vente de crédits carbone dans le cadre de ses deux projets en Afrique. Or, selon les déclarations des propriétaires fonciers interrogés, les communautés locales n’ont pas encore bénéficié d’une part des revenus issus des ventes et il n’existerait aucun mécanisme efficace de partage des bénéfices d’exploitation. En outre, Miro a versé USD 1,1 million à titre de commission pour la validation, l’audit ou la vérification. L’entreprise affirme ne pas avoir encore réalisé de bénéfices, mais a annoncé son intention d’envisager comme alternative un modèle de partage des recettes à partir de janvier 2027.
« Selon Silva Lieberherr, experte en droit foncier à l’EPER, il faudrait se demander plus précisément qui profite du commerce des crédits carbone : « Une part considérable de la valeur ajoutée du marché volontaire du carbone revient aux entreprises qui développent les projets, aux cabinets de conseil et à d’autres intermédiaires, dont beaucoup sont basés dans des pays riches. Souvent, les communautés concernées ne touchent qu’une infime partie des recettes. »
Joëlle Herren Laufer, porte-parole EPER, Lausanne



