Le forum social est un événement de grande qualité – Pourtant il véhicule une image trop imparfaite


Ce mot supprimé – heureusement – est le plus important de la phrase, bien sûr. L’auteur de la formule savait ce qu’il disait, lui qui ajoutait dans l’interview: “Ce fut l’erreur des quatre internationales précédentes d’avoir voulu d’emblée définir leur but”. Au journal, on me dit plus tard que la suppression du mot crucial avait été due à un problème de pagination: le titre comme tel était trop long, il avait fallu le couper…

Point n’est mon but de polémiquer a posteriori sur un sujet qui n’a pas porté à conséquence dans les relations toujours amicales que j’entretiens avec mes excellents confrères. Quoi qu’il en soit, cet épisode est révélateur d’un état d’esprit face aux forums sociaux. Sortis du cercle des initiés, ceux-ci ont beaucoup de peine à affirmer leur image.

Et s’ils ont cette peine, c’est peut-être aussi à eux qu’ils doivent s’en prendre. Je n’aimerais pas qu’on se méprenne sur mes propos et je le dis d’emblée: les forums sociaux sont un événement extraordinaire. Je n’ai jamais pu aller au forum roi, celui de Porto Alegre mais j’ai “fait” Florence, premier forum social européen, Fribourg, premier forum social suisse et Bombay, premier forum social mondial excentré. A chaque fois, j’ai eu un plaisir intense à découvrir ce foisonnement de débats, souvent de très grande qualité mais si nombreux qu’il faut se contraindre à faire des choix, et comme je n’ai pas le don d’ubiquité…

Je le dis d’autant plus facilement que je connais l’autre côté de la barrière, puisque j’ai été plusieurs fois à Davos. Là aussi, le public a l’embarras du choix. Par contre il est presque toujours déçu. Les discours demeurent superficiels, leur apparente technicité cache mal les blocages profonds d’un système en crise. On se voile la face, on joue à l’autruche, car l’on se rend bien compte que l’on se trouve dans une impasse. Pour en sortir, il faudrait introduire les notions d’un nouvel humanisme à Davos. Mais les responsables du forum économique, qui raisonnent avant tout en termes de rentabilité – Davos rapporte de l’or à ses promoteurs – en sont incapables. En ont-ils seulement l’intention, d’ailleurs?

Face à cette stérilité inquiétante, le label Porto Alegre apporte, je l’ai dit, une fraîcheur et un brassage d’idées bienvenu. On a l’impression, bien souvent, que les solutions aux problèmes actuels se trouvent là, sous ces tentes, dans ces aulas ouvertes à la population, dans ce monde géré par des unités de bénévoles dont on ne souligne pas assez le dévouement.

Mais alors pourquoi le forum social ne parvient-il pas à obtenir l’écho médiatique qu’il mérite? Comment expliquer ces réactions de méfiance, de dénigrement? La superficialité bien connue des grands médias comme la télévision, est-elle seule en cause? Pas seulement.

Mon explication est aussi que Porto Alegre véhicule une image trop imparfaite de ses tenants et aboutissants. Et là je reviens à mon bémol de tout à l’heure: est-ce que Porto Alegre remplit vraiment sa mission rassembleuse? Est-ce que Porto Alegre exploite vraiment et surtout parvient à donner un second souffle au formidable entraînement d’idées qu’il génère?

Le forum social, dans l’esprit du grand public, c’est les sans-terre, les dalits, la Palestine. C’est les drapeaux rouges, le coton équitable, les posters du “Che”. C’est aussi les manifestations qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes défilant joyeusement dans une ambiance carnavalesque et sur lesquelles les caméras s’attardent complaisamment. Ces moteurs de mobilisation méritent le respect mais ils paraissent parfois éculés, ils sont de toute manière surmédiatisés par rapport à d’autres thèmes importants, tout aussi présents, si ce n’est plus, dans les enceintes du forum social.

Je pense en particulier à l’environnement, à la réflexion sur le réchauffement climatique et les alternatives énergétiques – solaire, éoliennes, pour ou contre le nucléaire – , la santé – pour ou contre les OGM, le clonage – mais aussi à des thèmes socio-économiques tels que la dette, l’organisation du travail et surtout la consommation. Va-t-on continuer à créer des besoins indéfiniment? Quel sens attribuer à la notion de développement, durable ou non?

S’il tient à sortir véritablement des catacombes médiatiques, c’est aussi ce message-là que le forum social serait bien inspiré de mieux véhiculer. Le moment est délicat car après cinq ans de forums sociaux, la distinction entre “bons” et “méchants” subit des évolutions sous le coup de nouvelles stratégies qui agissent subrepticement sur les esprits. Des mouvements écologistes ne diabolisent plus le nucléaire. Au nom de l’ “éternité” de l’homme, on n’ose plus contester les manipulations génétiques. Même l’OMC, qui déclencha des levées de bouclier au point de provoquer la première manifestation antimondialiste à Seattle, en 1999, retrouve des vertus auprès de certains pays du sud.

Porto Alegre est donc à la croisée des chemins. Une nouvelle dynamique doit succéder à l’enthousiasme spontané des premières éditions. Mais vers quel idéal canaliser l’énergie et la générosité des pionniers? La tâche n’est pas facile car le forum social doit d’abord résoudre un problème d’identification. Lequel se ramène finalement au sens de l’existence. Qui suis-je, où vais-je?

Texte de l’intervention à une table ronde organisée par l’association E-changer, sur le thème “5 ans de Forums sociaux mondiaux, quels apports pour la coopération?”, 21 mai 2005, Fribourg

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