Épouses à vendre


En Haryana, pas très loin des centres commerciaux d’acier et de verre où court la classe moyenne de Delhi pendant le week-end, on vend de la chair fraîche, et parfois le prix d’une femme est plus bas que celui d’une vache.

Il est impossible de ne pas revenir sur la question des drames provoqués par la sélection des naissances selon le sexe. Voici donc une adaptation résumée et commentée du rapport fait par une femme engagée: Neelam Raaj. En Haryana où l’accès aux examens d’ultrasons et l’avortement sont relativement faciles, il n¹est pas nécessaire de commenter les statistiques pour avoir une idée de l’ampleur du problème: 36.4 % des hommes en âge de procréer (c’est-à-dire entre 15 et 44 ans) sont célibataires. Dans la ville de Rotack (au nord de Delhi), le pourcentage se monte à 44%.

Tout le monde sait que la détermination du sexe avant la naissance est parfaitement illégale en Inde. Alors, on use de codes qui diffèrent selon le médecin et dont le secret de polichinelle se transmet entre futures mères. “Si le docteur te dit de revenir lundi, alors c’est un garçon. Le vendredi signifie que c’est une fille”. Dans d’autres officines, une signature en rouge veut dire que c’est une fille, en bleu, un garçon. “On sait bien qu’il est illégal de procéder à un ultrason, mais on est bien obligé de le faire, poussé par la belle-mère qui veut un petit fils”. Résultat, en Haryana, il y a moins de 8 filles pour 10 garçons. Il faut aller chercher ailleurs.

Les trafiquants se ravitaillent en femmes dans des régions pauvres comme l’Assam, l’Orissa, le Bengale de l’ouest, le Maharashtra. Ces malheureuses jeunes filles dont les plus jeunes n’ont même pas 15 ans sont déracinées de leur culture et de leur langues, car aucune d’entre elles ne parle l’hindi, la langue de l’Haryana. On les “marie” à des vieux, à des handicapés, à des chômeurs ou à des trop pauvres pour envisager un autre genre d’union. Elle deviennent des servantes corvéables à merci.

Les prix varient de 4000 à 30000 roupies (120 à 900 francs suisses). Le prix dépend de la virginité, de la beauté, bien sûr de la couleur de la peau (une peau claire, c’est plus cher) et, oh! détail atroce, du nombre de fois que la jeune fille a été vendue. Car il est courant qu’elles soient revendues plusieurs fois. Les parents de la fille ne touchent en général rien du tout. Ce sont les trafiquants et leurs intermédiaires qui empochent tout. “De toute façon, c¹est moins cher que si on devait organiser un mariage traditionnel”, commente cyniquement un acheteur. (A Delhi, l’organisation des fêtes pour un mariage coûte au moins un an d’un bon salaire).

Dans ce trafic honteux, certaines perdent la vie, comme Tripala, assassinée à l’âge de 18 ans parce qu’elle ne voulait pas coucher avec le jeune frère du mari qui l’avait achetée. D’autres sont marquées au fer rouge, comme Muzzafir, vendue plusieurs fois et accusée de ce fait de prostitution. Son cas est encore aujourd’hui en suspens. Nombreuses sont celles qui n’ont pas eu de véritable cérémonie et à fortiori, pas de certificat de mariage. Elles sont méprisées par les gens de leur village d’accueil et souvent traitées avec plus de dureté par les autres femmes que par les hommes.

Il semble que la vente de “fiancées” ne soit pas en Inde quelque chose de véritablement nouveau. C’était une pratique courante dans les basses castes de l’Inde coloniale et pré-coloniale. Maintenant, ces mêmes castes qui avaient condamné ces pratiques sont en train de les faire renaître.

Quand aux autorités, elles font un peu figure de Ponce Pilate: “On sait qu’il y a un commerce de femmes … mais on ne reçoit que très peu de plaintes”. Certaines ONGs font ce qu’elles peuvent pour sauver ces jeunes femmes. Elles se heurtent à l’agressivité de l’acheteur qui estime avoir payé le prix fort et veut être remboursé. Une organisation caritative, Nari Niketan, les recueille en attendant que leurs parents veuillent bien les reprendre, ce qui n’est pas toujours le cas.

Pour terminer, voici l’histoire de Rani. Un intermédiaire avait approché son père en lui proposant de la marier avec un fermier de l’Haryana qui s’était établi au Radjastan. C’est ainsi qu’elle fut tout d’abord amenée à Delhi puis au Radjastan, mais pas comme future épouse. Celui avec lequel elle était censée se marier, lui a dit qu’il ne voulait ni se marier ni avoir d’enfant . Il y avait une autre femme chez lui qui n’était pas non plus son épouse. Un étrange arrangement. Cet “arrangement” prit fin après qu’elle eut été vendue pour la troisième fois (!). “J’ai été montrée à de nombreux hommes qui ont défilé devant moi. L’un d’eux a proposé 30000 roupies. Et, ils ont marchandé devant moi”. Elle avait bien pensé à s’enfuir, mais pour aller où? Finalement, elle a été secourue par des voisins qui avaient entendu ses cris, car elle était fréquemment battue. Elle a été recueillie par une ONG qui ensuite l’a confiée à Nari Niketan. Cela fait un an qu’elle est dans cette organisation et elle aimerait bien en sortir et être libre. Mais pour aller où?

P.M. Nair qui a fait une importante recherche sur le sujet s’exprime ainsi: “Voyons la réalité en face: tout cela n’a rien à voir avec le mariage. C’est de la maltraitance. Une jeune fille n’est pas une marchandise que l’on peut acheter et revendre”. Il pense que les autorités n’ont pas saisi l’ampleur du problème et estime que la loi doit être renforcée et que des mesures énergiques doivent être prises. En attendant, ce trafic infamant se poursuit. Des centaines de jeunes filles continuent d’être sacrifiées ainsi que des foetus féminins … Dans le “Time of India” du 4 avril 2006, on trouve un entrefilet commentant la condamnation d’un médecin ayant pratiqué le diagnostic prénatal du sexe. Il aurait été condamné à 5000 roupies d¹amende (environ 150 francs suisses), une bagatelle pour lui. Le chemin semble encore long pour combler le manque de femmes en Inde.

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