L’économie a récupéré l’écologie sans pour autant remettre en question la logique boursière de la croissance


Plus de jour, plus de semaine sans qu’un dossier consacré au développement durable ne vienne perturber le train-train de nos habitudes. Piqués au vif par le mouvement vert, les partis traditionnels rivalisent de zèle pour inscrire la réflexion environnementale dans leurs scénarios.

Même l’économie, autrefois sceptique face aux expériences alternatives, jugées alors non rentables, semble se découvrir une vocation écologique. Réprimé, le jugement méprisant porté sur le solaire et les éoliennes. Au rancart, les grandes théories sur le caractère inépuisable des réserves de pétrole. La voiture propre entre au Salon de l’auto, qui oserait douter des vertus des biocarburants, voire de l’hydrogène?

Tant d’illuminations en si peu de temps paraîtraient moins étonnantes si elles ne naissaient pas dans nos sociétés soumises au martèlement continu de l’information. Après des décennies d’immobilisme, tout bouge dans les esprits sans que l’on sache vraiment si cette évolution est sincère ou simplement manipulée par les courants dominants. Quand elle n’est pas récupérée par le monde des affaires. Quelle banque ne propose pas un fonds vert dans ses options de placements? Quel détaillant ne produit pas sa propre gamme de produits bio? Quel fabricant ne vante pas telle nouveauté écolo-compatible à grands renforts de slogans publicitaires?

Particulièrement suspecte est la position du lobby nucléaire dans le débat énergétique. A l’écouter, l’atome est la panacée, il ne salit pas, est inodore et ne heurte pas les tympans. Rien à voir avec le polluant charbon et l’insaisissable (donc louche) gaz naturel. Les centrales nucléaires ont soudainement tellement de qualités qu’il est sérieusement question d’en construire une autre sur le Plateau helvétique. Sinon comment faire face à l’augmentation croissante de la demande d’électricité?, argumentent ses partisans.

Lesquels se gardent bien de poser la bonne question, celle du besoin réel. Dans les entreprises, chez les privés, le gaspillage est immense. Où s’arrêtera la spirale de la consommation dans notre société fascinée par le mode de vie que véhiculent les séries télévisées?

Le parlementaire allemand et économiste du solaire Hermann Scheer écrit dans son livre «L’autonomie énergétique – Une nouvelle politique pour les énergies renouvelables» (Actes Sud): «Le véritable problème des énergies renouvelables n’est ni vraiment technologique, ni économique: il est politique et intellectuel. L’obstacle politique prend la forme de nombreux freins administratifs arbitraires; l’obstacle intellectuel s’explique par la nécessité d’un changement de mentalité». Il n’a pas tort. Pragmatique par essence, l’économie n’a en effet aucune peine à s’adapter au mouvement. Elle en est même déjà le moteur. Il ne faut simplement pas s’illusionner sur sa motivation. Celle-ci est purement commerciale.

D’où le danger de voir le mal persister en raison d’un excès de remèdes, paradoxalement. Des potions qui, administrées sans discernement, s’annihilent dans leurs effets positifs, provoquant au contraire de nouveaux accès de fièvre. Prenons, à nouveau, l’exemple de la voiture. Elle brûle moins d’essence, certes, mais ce progrès est contrebalancé par le poids du véhicule. En moyenne, l’automobile pèse 290 kilos de plus qu’il y a 15 ans. Son prix, cela va sans dire, a varié en conséquence.

Il n’y a pas de miracle, la lutte contre les déréglements climatiques exige de l’ensemble de la société un travail psychologique en profondeur. Il faut stopper la fuite boulimique en avant, la mentalité du «je consomme donc je suis». Mais cette exigence est antiéconomique par définition. La récupération par le marché des thèmes environnementaux n’ira jamais jusqu’à contredire les mécanismes boursiers, mus par un effet d’entraînement qui se nourrit lui-même d’une logique de croissance.

*Paru dans “La Liberté” du 12 juin 2007

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