L’immeuble Yacoubian, vestige de l’opulence cairote


Coups de klaxon à répétition, fumée âcre et étouffante s’échappant des pots d’échappement, le spectacle d’une circulation sans règle n’intéresse même pas les milliers badauds qui se pressent le long de cette rue marchande où les vendeurs d’habits succèdent aux libraires et aux spécialistes de l’électronique ou de lingerie pour femmes. Ici, l’activité ne cesse jamais et chacun, voilé ou non, jeunes ou vieux… y trouve son compte. Sauf les touristes de passage qui ne voient rien de la rue. Eux, ce qui les intéresse, c’est de se recueillir dans l’immeuble Yacoubian, le cadre du roman à succès de l’écrivain égyptien Alaa Al-Aswany. Mieux que les pyramides…

Ibrahim, 82 ans, sort de l’immeuble construit en 1934 par le millionnaire arménien Hagop Yacoubian dans le pur style Art Déco. Le gardien attaque comme un bouledogue les étrangers qui s’approchent: «Il y en a marre des touristes», peste-t-il en nous chassant en montrant la porte. «Même avec un gros bakchich, je ne vous laisserai pas entrer dans l’immeuble.» Circulez.» Alerté par les cris du gardien, un Egyptien s’approche et tente de raisonner le vieil homme. «Tu devrais les faire payer. Ce sont des touristes. Tu te ferais beaucoup d’argent.» Pas question, tranche le vieil homme qui ne veut pas salir encore plus la réputation de l’immeuble.

Et pour cause : depuis la sortie du livre, l’endroit est devenu notamment un lieu de passage pour les couples homosexuels au Caire. Le roman raconte en effet l’histoire d’amour entre deux hommes, un intellectuel et un pauvre quidam. Alaa Al-Aswany confirme que les habitants de l’immeuble lui ont intenté un procès à ce sujet. «Ils estimaient que mon roman leur portait atteinte et que l’histoire des homosexuels était de la diffamation. En fait, c’était que pour toucher de l’argent. Ils voulaient des droits parce que j’avais utilisé le nom de leur immeuble dans mon livre et dans l’adaptation cinématographique. Les juges m’ont donné raison. Ils ont compris que ce n’était que de la fiction.»

Une fiction qui sonne aussi comme une critique sociale puisqu’à travers l’histoire de bâtiment à la splendeur passé, c’est celle du pays qui ressurgit. Symbole de l’ancienne classe dominante en Égypte, opulente et cosmopolite, l’immeuble accueillait jusqu’à la révolution nassérienne (1952) des pachas, des industriels étrangers et des millionnaires juifs. Puis, il a perdu sa splendeur, raconte Catherine, qui a toujours vécu dans l’immeuble Yacoubian.

«Tout a changé ici», explique cette Grecque d’origine qui a réussi à calmer Ibrahim. «Et on se serait bien passé de cette mauvaise publicité. Certains touristes voulaient même visiter les étages et les appartements. Mais que pourraient-ils voir, à part notre misère? L’immeuble était beau avant la nationalisation. Aujourd’hui c’est une ruine, dont les toits sont habités par des familles pauvres. Un vrai bidonville en hauteur. Et les mieux lotis paient des loyers dérisoires de quelques livres, qui sont en plus gelés. C’est pour cela que le propriétaire ne veut plus investir. C’est comme le Caire. Ce n’est plus la belle ville que j’ai connue. L’air est très pollué. Tous ceux qui ont les moyens veulent la quitter pour s’établir loin de la capitale.»

Et Catherine de conclure que la culture a fui la cité au moment où l’appât du gain y a pris ses quartiers. «Ils sont fous ces Egyptiens», dit-elle encore avant de s’enfoncer dans la foule qui inonde les larges trottoirs de Talaat Harb street.

*www.journaldegeneve.ch

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