Jour de grève à Pondichéry


Les grèves ne sont pas rares, dans la quasi-totalité des Etats de l’Union indienne. Les syndicats sont redoutables, politisés, et ne font pas de quartier. Quiconque serait tenté de désobéir aux mots d’ordre court le risque de voir sa maison partir en fumée, ses enfants enlevés, son petit (ou grand) commerce dévasté. On ne plaisante pas avec les syndicats, capables aussi de ruiner une grande entreprise florissante – pour les besoins de (leur) cause). En février dernier, le mot d’ordre de grève générale était lancé dans le Tamil Nadu par un mouvement de protection des Tamouls du Sri Lanka . Pondichéry, l’ancien comptoir français sur la Côte de Coromandel, renommée Puducherry par les intégristes hindous, n’y a pas échappé.

Dès le matin, les petits drapeaux rouges du mouvement pro-Tamouls srilankais ornent tout ce qui peut être orné dans la ville, y compris les cornes des vaches et veaux qui, à Pondichéry, font encore partie du paysage urbain. Des cortèges se forment en différents points, les visages sont théâtralement hargneux – on en veut ! – on défile aussi en musique – plutôt en tambours, les mines patibulaires. Il y a peu de femmes. Mais Pondichéry, avec son vaste ashram (monastère) fondé par Sri Aurobindo, dans une indolence toute française, n’en ressent que les contrecoups. Seuls les quartiers tamouls, musulmans, sont touchés.

Auroville, la cité du futur fondée en 1968 par la compagne de Sri Aurobindo, à 15 km de Pondichéry, tout internationale qu’elle soit, est contrainte d’observer le mouvement de grève. La ville tient plusieurs institutions pédagogiques insérées dans le tissu villageois. Ce jour-là, jour de congé pour tout le monde. Officiellement. Officieusement, discrètement, les élèves du laboratoire de langues d’Auroville sont venus aux cours. Et les nombreux séminaires, ateliers en cours n’ont pas fermé leurs portes.

Le gouvernement du Tamil Nadu et le gouvernement du Territoire de Puducherry avaient ordonné la fermeture de toutes les institutions pédagogiques jusqu’à nouvel ordre. En effet, des mouvements d’opposition (droite xénophobe, comme le PMK, le VCK avaient annoncé des perturbations de la grève. Ils le font traditionnellement en lançant des pierres sur les véhicules.

Sur le périmètre d’Auroville, mais hors de sa juridiction, Kuylapalayam est une petite bourgade poussiéreuse, mais prospère de par ses liens presque organiques, depuis 40 ans, avec Auroville, est déserte. Les rideaux de fer tirés pour cause de grève, la rue centrale, d’habitude si animée, est presque silencieuse. Cette rue s’est, au fil des années et des milliers de visiteurs internationaux, chargée d’échoppes de fripes et de souvenirs, rappelant un peu la fameuse « Chickenstreet » de Kaboul des années 60. Le village est exemplaire d’une cohabitation apparemment réussie entre les résidents d’Auroville et leurs visiteurs et les villageois tamouls. Une foule de petits commerces s’y sont installés pour répondre aux besoins croissants des étrangers : photocopies, Internet, changeurs de devises, vente de téléphones portables, réparation et fabrication de « tongs », repasseurs et buanderie « express » installés sur la rue ou encore épiciers vendeurs d’essence pour deux-roues. Le village a vu naître les premières colonies d’Auroville, avec diverses institutions : des écoles, un dispensaire, un petit super-marché portant le nom de « Pour tous », des bureaux pour les services de téléphones et communications, etc.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : diverses mafias règnent en maîtres dans le village, les assassinats et règlements de compte ne sont pas rares. La prospérité a aussi attisé les jalousies, suscité nombres de malentendus, autant culturels que politiques. Et tout Aurovilien sait qu’il peut se voir expulsé du pays de Gandhi sans explication. Cela relativise les enthousiasmes. Auroville, alors que sa population ne compte que 45% de citoyens indiens, depuis plusieurs années déjà, glisse lentement dans le giron indien, ses organes dirigeants sont composés d’une majorité d’Indiens.

La grève a duré trois jours. Puis, tout est rentré dans l’ordre. On a rangé les drapeaux rouges dans les cartons, les écoliers, pareils à des volées d’étourneaux, sont revenus, les échoppes ont rouvert. Business as usual.

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