Le retour du spectre de l’inflation


La crise grecque divise les économistes. Entre déflation et inflation, leur cœur balance. Pendant ce temps, l’or s’envole et justifie toujours plus sa réputation de valeur refuge.

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Le sort de l’homme se joue sur la monnaie, titrait en 1963 Jacques Rueff dans son livre culte «L’âge de l’inflation». Cet économiste libéral français voyait dans l’inflation le diable qu’il voulait combattre par un retour à l’étalon-or. Référence incontournable dès que l’on aborde le problème inflationniste, Rueff s’opposait à Keynes parce que ce dernier proposait d’investir l’argent public dans des grands travaux favorisant l’emploi. Keynes favorisait donc l’inflation mais il défendait en même temps une vision sociale. Il était à cent lieues de vouloir sauver le système financier par l’injection massive de liquidités. Que dirait-il s’il revenait sur terre aujourd’hui? Comment jugerait-il le plan de 1000 milliards de francs mis sur pied pour aider les banques héllènes et leurs émules? Serait-il d’accord avec Rueff pour juger une telle mesure suicidaire en termes de renchérissement général des biens?

Comment créer l’inflation

«Maintenant il ne reste plus qu’à créer l’inflation. C’est déjà commencé avec les banques centrales américaines ou anglaises qui financent une partie de la dette par création monétaire: plus de monnaie, cela signifie plus d’inflation; et la partie de la dette non financée par la création de monnaie sera allégée par l’inflation ainsi créée. La machine est déjà en route. Seule la Banque centrale européenne fait un peu de résistance car les traités lui donnent pour mission de garantir la stabilité des prix; mais les hommes politiques sauront la faire marcher au pas», écrivait en septembre 2009 l’économiste français Jean-Yves Naudet.

Il ne croyait pas si bien dire. A Francfort, la BCE s’est réunie pour ne pas bouger ses taux. Pas de risque, à ce niveau, de rompre la politique de neutralité suivie ces derniers temps quant à l’influence sur les prix. Par contre les observateurs l’attendent au tournant au chapitre de la «stérilisation» des injections de liquidités. Patron de la BCE, Jean-Claude Trichet a déclaré à un magazine allemand qu’il comptait s’y employer en offrant des dépôts à terme. Ce qui, en d’autres termes, revient à retenir le système financier de prêter de l’argent, donc à freiner la tendance inflationniste.

«Comme avec l’essence»

«La BCE stérilise, elle diminue le risque de faire fonctionner la planche à billet, d’accord. Reste que la reprise est fragile, on pourrait attendre d’elle une politique monétaire plus accommodante. Le risque premier en Europe n’est pas l’inflation mais la déflation», s’étonne Fabrizio Quirighetti, analyste à la Banque Syz à Genève.

Ce spécialiste n’en admet pas moins que l’inflation constitue une menace, mais seulement dans un deuxième temps. «C’est comme avec l’essence, tant que personne ne l’allume, l’incendie ne se déclare pas. Il est clair que l’on crée aujourd’hui les conditions du problème de demain.»

«La déflation, c’est la mort»

Directrice de l’antenne romande d’economiesuisse, Cristina Gaggini partage ce discours, entièrement axé sur les intérêts des exportateurs helvétiques. «Le risque inflationniste est bien présent. Cela dit, on n’a pas encore fait fonctionner la planche à billets. A court terme, le risque de déflation est plus grand. Or la déflation, c’est la mort. Tout chute, des prix aux salaires en passant par la consommation.»

Chèvre et chou

Sans aller jusqu’à craindre une hyperinflation telle que l’a connue l’Allemagne en 1923, les autorités monétaires des pays industrialisés n’en continuent pas moins d’agir en ménageant la chèvre et le chou. Ne pas nuire aux intérêts de l’industrie tout en contenant les poussées inflationnistes. Philipp Hildebrand n’a pas tenu un discours révolutionnaire le 30 avril dernier à l’assemblée générale des actionnaires de la BNS. «Une leçon erronée de la crise serait de tolérer des taux d’inflation plus élevés. La Banque nationale s’engage à continuer à garantir la stabilité des prix et elle dispose de la marge de manœuvre nécessaire à cet effet», a insisté le nouveau patron de l’institut d’émission.

M. Hildebrand aurait pu ajouter que sa confiance relative dérive aussi de l’assise financière que confère à la BNS l’évolution du prix de l’or placé dans ses coffres. Parallèlement à l’effondrement de l’euro et nonobstant le plan de sauvetage de la Grèce destiné à rassurer les marchés, le cours du métal jaune s’envole hardiment vers des sommets jamais atteints. Ce faisant, l’or justifie toujours plus sa réputation de valeur refuge.

La Liberté” du 18 mai 2010

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