Les héritiers du Petit Prince se déchirent


66 ans après la disparition du poète et aviateur, la guerre fait rage autour des droits d’auteur liés à son œuvre. Les dessins du «Petit Prince» sont-ils planqués en Suisse?

PAR CHRISTIAN CAMPICHE

«A qui appartient vraiment l’œuvre d’Antoine de Saint-Exupéry, dont «Le Petit Prince»? Le titre d’un communiqué de presse parvenu aux rédactions à mi-juillet a de quoi intriguer, d’autant qu’il précède l’annonce d’une action en justice contre la famille Giraud d’Agay, constituée des neveux, petits-neveux, héritiers de l’auteur de l’un des livres les plus vendus au monde – on parle de 100 millions d’exemplaires écoulés. Le communiqué émane de José Martinez-Fructuoso, le légataire universel de Consuelo de Saint-Exupéry, veuve de l’écrivain. Le couple n’avait pas d’enfant.

Graves accusations

Auteur d’un livre qui vient de paraître chez Stock, «Les mystères de Saint-Exupéry», le journaliste Jean-Claude Perrier raconte comment, après la guerre, «il faillit déjà y avoir procès entre la famille de Saint-Exupéry (sa mère Marie, sa sœur Simone) d’un côté, et Consuelo, accusée de faux en écriture en vue de s’approprier, outre la part d’héritage qui lui revenait légitimement, le droit moral sur l’œuvre de son défunt écrivain de mari».

Et Perrier de poursuivre: «J’ai mieux compris l’animosité que manifeste l’ayant droit de Consuelo, José Martinez, à l’égard de la succession Saint-Exupéry-d’Agay. Il me l’avait répété clairement lors de notre rencontre, il n’a jamais admis ne pas être codétenteur du droit moral sur l’œuvre de Saint-Exupéry».

Produits dérivés

Un droit moral dont l’enjeu n’est autre que la commercialisation des produits dérivés sur «Le Petit Prince» tels que des publicités et surtout les droits cinématographiques, autant de revenus gérés par la famille Giraud d’Agay. En Asie, les films, comédies musicales, adaptations théâtrales et autres mangas sur «Le Petit Prince» ne se comptent plus.

En demandant aujourd’hui sa part du gâteau, soit la moitié des droits dérivés sur l’œuvre, José Martinez-Fructuoso renvoie la balle aux Giraud d’Agay après un jugement rendu en 2008 par le Tribunal de grande instance de Paris. Cette année-là, les éditions des Arènes avaient été condamnées à verser 50 000 euros de dommages et intérêts aux neveux et «héritiers du sang» de Saint-Exupéry pour avoir publié, sans leur autorisation des œuvres inédites de l’écrivain-pilote. Ces œuvres figuraient dans un ouvrage corédigé par l’historien Alain Vircondelet et José Martinez-Fructuoso.

Mémoires de la Rose

Tour à tour promu dans les médias «secrétaire particulier», «collectionneur», «auteur argentin», «confident» ou «fils spirituel» de Consuelo de Saint-Exupéry, José Martinez-Fructuoso est plus prosaïquement d’abord l’ancien jardinier espagnol de celle qui revendiquait le statut de muse de l’auteur du «Petit Prince», sa «Rose» (lire aussi «La Liberté» du 3 juin 2000 et l’ouvrage «Le Nègre de la Rose», par Christian Campiche, L’Hèbe, 2004).

Martinez a assisté aux derniers instants de Consuelo, complètement isolée dans sa propriété de Grasse. Depuis la mort de la Rose en 1979, lui et son épouse d’origine suisse, Martine Fransioli Martinez, collectionnent les ex-voto liés à l’aviateur-poète disparu mystérieusement en 1944, au cours d’une mission dans le sud de la France.

Patrimoine national

C’est ainsi qu’émergent à intervalles réguliers des objets que le couple affirme avoir récupérés dans des malles ayant appartenu à la Rose. Des coffres apparemment sans fond, tant ils contiennent de trésors réels ou supposés, et dont on se demande pourquoi ils n’intéressent pas davantage le Ministère français de la culture au vu de leur contenu à caractère de patrimoine national.

Disparus à New York peu après avoir été réalisés par Saint-Exupéry en 1943, les dessins originaux du «Petit Prince», des aquarelles, se trouvent-ils au fond d’une valise ramenée des Etats-Unis par Consuelo? Depuis 2006, le doute est entretenu par le jardinier de la Rose. A l’hebdomadaire «L’Express», José Martinez-Fructuoso confiait alors: «Eh bien, oui, c’est moi qui les ai! Les aquarelles étaient dans l’une des malles. J’espère pouvoir les exposer un jour. Nous avons dû en vendre une ou deux, pour payer les droits de succession, mais toutes les autres sont aujourd’hui à l’abri, dans le coffre d’une banque.»

Valeur inestimable

Est-ce à dire que ces œuvres d’une valeur inestimable dorment dans la cave d’une banque suisse, comme l’insinuent certaines sources proches du dossier? «Les héritiers de Consuelo ont le droit de posséder et de vendre ces dessins. Mais pourquoi ne les montrent-ils pas?», s’étonne Olivier d’Agay, petit-neveu d’Antoine de Saint-Exupéry. De son côté, François Toros, attaché de communication des Martinez à Paris, dément toute piste helvétique: «Mme Martine Martinez-Fructuoso est d’origine suisse mais a la nationalité française. La succession de Consuelo de Saint-Exupéry conserve ces dessins en France, en lieu sûr.»

Une chose est sûre, l’âpre partie de tir à la corde entre ayants droit n’est pas près de s’achever. Car la mine n’est pas près de se tarir. Mort sans le sou, Saint-Ex peut se retourner dans sa tombe marine. Devenu milliardaire, son héros blond a cessé d’être un rêveur ingénu. Sur son étoile plane désormais l’ombre froide des prétoires.

Article paru dans “La Liberté” du 28 juillet 2010

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