Les employés sont-ils les indiens du modèle helvétique?


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Il est avéré que l’exploitation de l’homme par l’homme a, de tout temps, constitué un élément déterminant de la prospérité d’une catégorie de la population au détriment de l’autre. Dans l’Antiquité, sitôt la hache de guerre enterrée, mieux valait ne pas faire partie des vaincus. L’esclavage était souvent au bout du chemin, il assurait au vainqueur une main-d’œuvre abondante et pratiquement gratuite.

Economiste allemand de la première moitié du XXe siècle, Werner Sombart ne disait pas pour rien: «Nous sommes devenus riches parce que des races entières sont mortes pour nous; c’est pour nous que des continents ont été dépeuplés.» Jugement confirmé par Jean Imbert, auteur d’une «Histoire économique», bible universitaire dans les années soixante, pour qui l’esclavage, parce qu’il fait mépriser le travail manuel, favorise la paresse et ne stimule pas le progrès technique. Le Siècle des Lumières n’a pas éclairé durablement l’humanité. Avec le développement industriel, au XIXe siècle, l’esclavage a opéré son retour dans une spirale triangulaire infernale entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique. La traite des Noirs a aidé l’Europe occidentale à sortir de l’impasse dite proto-industrielle, marquée par une activité économique dépendant de l’agriculture et de l’artisanat, trop limitée pour assurer la satisfaction des besoins croissants des populations.

«L’esclavage a contribué à donner au commerce euro-américain un visage très différent de celui des échanges entre les vieux centres et leurs périphéries», observe Kenneth Pomeranz (*). Cet historien américain semble n’avoir pas de doute sur les causes du décollage de l’économie européenne, particulièrement britannique, et le largage des économies concurrentes d’Asie, japonaise ou chinoise, prisonnières de leur marché intérieur.

Moins catégorique, François Crouzet relativise l’importance de la traite des esclaves dans les progrès des économies d’Europe occidentale. «Peu de capitaux accumulés dans la traite furent investis dans l’industrie; de plus, les profits de la traite étaient irréguliers et jamais anormalement élevés», écrit cet économiste parisien décédé en mars 2010 (**). Mais Crouzet, dans son dernier livre, ne s’arrête pas au XIXe siècle. Il montre comment, dans la période de l’entre-deux-guerres, tant l’Allemagne des camps que la Russie du goulag connurent un relèvement complet de leurs économies. Pendant ce temps, la grande dépression dévastait les démocraties atlantiques.

La Suisse de cette fin 2010 n’en est pas là, Dieu soit loué. Elle ne souffre pas de tensions sociales insurmontables. Les conjoncturistes situent même son niveau de vie plutôt en tête de la comparaison internationale, ce qui est absolument flatteur quand on voit l’état de certaines économies européennes. Mais gare à l’illusion d’optique. L’écart entre les salaires n’a jamais été aussi grand: à terme, la situation comporte le risque de voir un sentiment d’injustice s’installer dans les couches les moins favorisées de la population, voire dans une classe moyenne en voie de paupérisation. Car les impôts ne baissent pas et les primes des caisses-maladie continent d’exploser. Dans de nombreuses branches, les salariés attendent toujours une confirmation de l’adaptation au renchérissement.

Ces employés seraient-ils en train de devenir les indiens du modèle helvétique? Récemment, dans un train, le contrôleur a lancé une pointe contre le grand patron des CFF, le haut fonctionnaire le mieux payé du pays. Les prix des billets ne cessent de grimper mais les cheminots voient leur salaire rester en rade. Ces derniers exercent pourtant une profession chargée de responsabilités. Ne pas les choyer revient à mépriser les usagers des CFF dont ils assurent la sécurité. I

* «Une grande divergence – La Chine, l’Europe et la construction de l’économie mondiale», par Kenneth Pomeranz, Albin Michel, 2010.

** «Histoire de l’économie européenne 1000-2000», par François Crouzet, Albin Michel, 2010.

Article paru dans “La Liberté” du 14 décembre 2010

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