Quand Jean-Claude Mermoud gâte les sauces


Quelle mouche à piqué le Vaudois Jean-Claude Mermoud, seul UDC membre d’un gouvernement cantonal romand, à se lancer dans la course au Conseil des Etats cet automne, où il a tout à perdre?

Tout le monde a été surpris par sa décision, jusque dans son parti. L’UDC quand elle fait ses listes de candidats, est toujours à la recherche d’un bon dosage d’agrariens d’origine et de blochériens des villes. Eh bien! l’équilibre ne sera pas pour cette occasion. En exigeant, et obtenant, de faire liste commune avec le viticulteur Guy Parmelin, Jean-Claude Mermoud prolonge le monopole agrarien, qui fait déjà problème à la députation UDC actuelle au Conseil national. Et ce pavé dans la mare fait ensuite d’autres plis, dans le contexte d’une droite divisée.

Ce canton ne manque pas de paradoxes. Les élections communales viennent de le rappeler, il reste majoritairement à droite, d’une petite longueur c’est vrai, mais la gauche domine les villes où, pense-t-on, se joue l’avenir. Cet équilibre incertain a fait qu’un ou deux journalistes en mal de spectacle se sont relayés, depuis une dizaine d’années, pour gloser jusqu’à l’obsession sur un prochain renversement de majorité.

Une longue marche 
Ils auront pu voir dans l’évolution de la députation au Conseil des Etats un signe avant-coureur de cette bascule. Les Etats c’était, ces dernières décennies, un bastion de la droite contre lequel venaient s’échouer des candidats de combat de la gauche. Et puis, en 1975, le socialiste Jacques Morier-Genoud crée la surprise en ravissant le siège libéral du tandem de droite. Une apparence d’accident de parcours, puisqu’il n’arrive pas à se faire réélire en 1979. Au moins la gauche aura pu se dire «c’est possible». En 1987 la socialiste Yvette Jaggi réédite l’exploit. Las! quatre ans plus tard la droite bat la campagne et renvoie la syndique de Lausanne à ses administrés, réservant le même sort à son colistier écologiste, un certain Daniel Brélaz. Deux législature réinstallent la droite dans ses certitudes, si bien qu’en 1993, lorsque Michel Béguelin passe de justesse au 2e tour, la droite ne veut pas y croire et fait reompter les voix… à l’avantage du socialiste. Il réussit même sa réélection en 2003.

Sa succession paraît très ouverte en 2007, mais au deuxième tour, coup de théâtre, le duo de gauche, la socialiste Géraldine Savary et le vert Luc Recordon, fait mordre la poussière aux deux pâles figures que la droite avait mis en selle.

Ironie du sort. Ne sachant comment justifier sa prétention à occuper les deux fauteuils, la droite martelait qu’il fallait une homogénéité de tendance pour défendre le canton. L’électorat lui a donné raison, mais en préférant une homogénéité de gauche!

Ce succès suivait de quelques mois les joutes cantonales lors desquelles le renversement de majorité en faveur de la gauche, annoncé par quelque imprudent clairon, ne s’était pas produit.
Le contexte institutionnel est un peu changé aujourd’hui. Avec les législatures vaudoises devenues quinquennales, l’élection cantonale suivra d’une demi-année les élections fédérales de cet automne. Lesquelles se présentaient en point d’interrogation pour les deux sénateurs de gauche: Michel Béguelin, le seul socialiste à avoir réussi une réélection, restera-t-il une exception?

Les guerres des droites 
Ces incertitudes conjoncturelles pourraient bien être dissipées par les divisions de la droite. Ils pourraient se retrouver six candidats, voire plus, à se disputer les deux fauteuils de la gauche. Le duo UDC déjà nommé sera en concurrence avec un tandem de vieille facture, puisque classiquement formé d’un libéral et d’une radicale, mais de très moyenne faconde, en les personnes du vétérinaire Jean-Marie Surer et de l’avocate Isabelle Moret. Mais encore, un outsider démocrate-chrétien s’est annoncé, Claude Béglé, l’homme connu pour ses déboires à la direction de La Poste. Enfin on ne serait pas surpris que les écologistes de droite, en phase d’implantation, envoient leur égérie Isabelle Chevalley faire au moins un tour de piste.

La liste pourrait ne pas être exhaustive, et l’on sait pourquoi. La télévision pervertit les élections. Sur les plateaux, la compétition du Conseil des Etats offre une bien meilleure visibilité que celle du Conseil national, où l’on ne sait que faire des wagons de candidats. C’est devenu la raison principale pour laquelle les tête de liste du National se montrent aussi du côté des Etats.

Au niveau de la droite vaudoise, cela présume un beau gâchis. Cette bousculade ne risque-t-elle pas d’offrir aux sortants de gauche une inespérée réélection au premier tour? Surtout si un effet Fukushima se manifeste à cette échéance. On comprend que cette hypothèse circule. Mais il y a aussi celle d’un ballottage général, par exemple si du côté de l’ultra-gauche l’avocat Michel Dolivo se sent le besoin bien naturel de monter sur la tribune de l’élection aux Etats.

Rien n’est jamais acquis 
Ces mécaniques électorales sont délicates. La gauche vaudoise , ces dernières années, a plus souvent réussi son unité que la droite et y a gagné, comme vu avec les Etats. Mais ce n’est pas une assurance. Chaque candidat a pour premier socle la force de son parti, et il y a toujours du déficit dans les reports de voix. La discipline avait été excellente en 2007. Malgré tout Géraldine Savary avait recueilli 88.000 voix, Luc Recordon 86.000. Petite faille, que d’autres facteurs peuvent accentuer. La première termine son mandat avec un bilan favorable. La gaffeuse qui cherchait sa voie il y a huit ans au Conseil national a fait place à une politicienne aguerrie, qui sait se profiler sur des dossiers cruciaux de son canton. L’écologiste, lui, était plus à l’aise des deux dans ses dossiers à ses débuts fédéraux qui remontent aussi à 2003, et plus actif sur le plan des interventions. Il paraît toutefois aujourd’hui plus effacé. La différence vient peut-être de leurs situations respectives en commission, qui permettent à la première de mieux se profiler publiquement que le second.

Résultat des courses, la probabilité ne peut être écartée d’une élection au premier tour de la seule Géraldine Savary. Exposé à une démobilisation partielle des alliés socialistes au deuxième tour, Luc Recordon serait en difficulté. Tout dépend de nouveau de ce qui se passe à droite, dans ce conglomérat de frères ennemis toujours capables de se rabibocher. Dans un tel cas de figure Jean-Claude Mermoud dont on n’oublie pas, test probant de popularité, qu’il avait été réélu au premier tour au Gouvernement en 2007, aurait une bonne carte à jouer.

Quoiqu’il arrive, le corollaire de son engagement en vue des Etats est qu’il ne se représentera pas pour un troisième mandat cantonal en 2012. L’UDC, qui n’a pas de locomotive de rechange, deviendrait le maillon faible de la droite et faciliterait le fameux renversement de majorité. On entend dire que ce scénario tente un noyau dur de l’UDC . Calcul: du fait de la dynamique majoritaire, la gauche risquerait même de faire passer sa présence à l’exécutif cantonal non pas de trois à quatre, mais de trois à cinq, trois socialistes, deux verts. Et ceci sans pour autant atteindre la majorité au Grand Conseil: Intenable! Le retour de balancier serait garanti cinq ans plus tard.

Un parti en marge
Pour faire ce calcul, il faut n’avoir pas le choix. N’est-ce pas le problème de l’UDC vaudoise? Curieux destin que celui de cette formation. Dans sa première vie agrarienne, ce clone du BGB bernois n’a jamais pu s’imposer dans le tissu institutionnel cantonal. Alors que d’appartenir à un canton rural aurait dû l’avantager. Mais les notables radicaux et libéraux maintenaient une distance qui confinait au mépris. Ces deux partis veillaient d’ailleurs à avoir «leurs paysans» auxquels ils réservaient des places.

L’irruption du blochérisme a brouillé les cartes, mais sans dissiper cette marginalité. La vague populiste a constitué un puissant réservoir de voix dont les agriculteurs, dans un premier temps, on profité. La situation pourrait changer avec la progression dans le parti des blochériens urbains. Ils ont apporté la xénophobie dans leurs bagages, et brassent un bouillon de culture fascistoïde: cela fait d’autres raisons pour que, du côté de la droite classique, on se pince le nez. Et ce n’est pas qu’une question d’image. Il y va d’une tradition démocratique face à laquelle les nouvelles orientations de l’UDC constituent des obstacles objectifs à des alliances. Ladite droite, cependant, se montre incapable de se construire une alternative centriste. Elle oscille. A ce stade, les divisions entre les deux droites sont rassurantes. Elles attestent encore d’une résistance à la dérive extrémiste.

Mais ces enjeux se concrétisent, particulièrement dans le canton de Vaud, de façon très compliquée. L’UDC a des allures de Janus, face agrarienne bonhomme et à la limite pataude, face blochérienne au programme imbuvable. Certains penchent nettement d’un côté ou de l’autre, mais l’ambiguïté est très répandue. Jusqu’à l’automne 2003, on pouvait trouver des agrariens qui refusaient le blochérisme. Puis le chef de file de la vieille garde, Jean Fattebert, a donné le ton en proclamant, au lendemain des élections fédérales et à la veille de celle du Conseil fédéral, que Blocher était le meilleur. Depuis, ceux qui n’aiment pas le nouveau genre, au mieux, le taisent. La suite dépend dès lors plus souvent du regard porté sur eux par le reste de la droite, où l’on veut bien considérer Untel ou Untel comme fréquentable.

On peut situer Jean-Claude Mermoud sur cette marge. Son intégration dans la coalition de droite au Gouvernement n’a jamais posé de problème, et son sens du consensus y a été plus qu’apprécié. Et même, en 2004, lorsque l’affaire des 423 requérants menacés d’expulsion le mettait dans une situation trouble, lui qui était en charge du dossier alors que Blocher était à Justice et Police, il est sorti de la crise sans dommage. Il n’a fait les dégâts qu’on a ensuite constatés avec le «libéral» Philippe Leuba, qui lui a succédé à l’asile.

Jean-Claude Mermoud avait une façon discrète de surprendre son monde. Des spécialistes de l’arithmétique électorale ne lui donnent aucune chance pour cet automne? Il serait plus sage d’attendre pour voir.

Et qui sait si cette sorte de mal-être politique propre à l’UDC vaudoise n’explique pas en bonne partie l’énigme Mermoud. Souvenez-vous de son arrivée dans l’arène en candidat au Conseil d’Etat, et des regards condescendants à l’encontre de cet inconnu encore moins connu que sa commune d’Eclagnens. Il s’est fait sa place au Gouvernement, et on attendait maintenant de lui qu’il rempile encore une fois, pépère, avant de se faire oublier. Franchement, si son pari sur les Etats réussit, cela aura une autre allure! Et tant pis que ce soit au prix de gâter toutes les sauces. Pour le coup, sa façon de surprendre tout le monde n’est pas des plus discrète.

Article paru dans “Courant d’Idées

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