“Wall Street n’a rien appris”


New York reste le centre du monde financier, telle est la thèse de « L’incroyable histoire de Wall Street », un livre coécrit par deux spécialistes français de la finance, le banquier Jacques Trauman et le directeur de l’institut HEC Eurasia, Jacques Gravereau. « Il faut scruter avec vigilance les prémices de la prochaine crise, dont Wall Street sera l’épicentre ou la caisse de résonance », conseillent les auteurs à la fin de l’ouvrage.

Jacques Gravereau, ces prémices de la prochaine crise, les décelez-vous déjà ?

Jacques Gravereau : La crise qui s’est achevée en 2009 a donné lieu à une autre crise, celle de l’endettement. Elle n’épargne pas beaucoup de monde, Etats-Unis y compris, dont la dette atteint 100% du PIB. Mais elle touche surtout les Etats les plus fragiles qui sautent les uns après les autres. Cette situation est aussi la conséquence de la financiarisation extrême de l’économie depuis une quinzaine d’années.

Les financiers de Wall Street n’ont donc rien appris ?

Non. Je dirais même qu’ils cèdent à un lâche soulagement. Les actions ayant retrouvé leur niveau d’il y a deux ans et demi, il est très difficile d’amener les spéculateurs à résipiscence. Les financiers se livrent en outre à un lobbying incroyable.

Vous voulez parler des efforts pour contrer les effets de la loi Dodd-Franck qui vise à réguler le casino financier en empêchant les banques de dépôt de spéculer pour leur compte avec l’argent des clients, une initiative du président Obama ?

Cette loi est sensée. Mais les dispositions d’application font 2500 pages et mettront cinq ans pour être appliquées. Il restera toujours des trous énormes dans le gruyère. En Europe, la réglementation dite de « Bâle III », qui oblige les banques à consolider leurs fonds propres, relève aussi d’une intention louable mais elle se heurte à des difficultés qui ne sont pas moins grandes. La sphère financière tourne en rond, les bonus – même si on les donne en actions plutôt qu’en cash, ce qui est un progrès – repartent comme en quarante.

On dirait que la situation est encore moins rassurante qu’au début des années trente :  en ce temps-là, Roosevelt avait réussi à mater les banquiers récalcitrants…

Quant Roosevelt est arrivé au pouvoir, en avril 1933, il a mis très rapidement le fer dans la plaie avec la loi Glass Steagall, séparant la banque de dépôts de la banque d’affaires. Mais alors la conjoncture n’était pas du tout la même car la crise économique battait son plein. En 2009, on a pu heureusement limiter la casse par des plans de relance massifs. L’espoir est aussi porté par les pays émergents, devenus les relais de la croissance.

Dans ce cas pourquoi affirmer que Wall Street est toujours le cœur de la planète ?

Il n’y a que deux places financières dignes de ce nom dans le monde, Wall Street et Londres. Mais seule la première donne vraiment les impulsions. Les trois-quarts des dérivés sont dans les mains de quatre banques et constituent un schéma virtuel construit sur du virtuel. C’est ce que nous dénonçons dans le livre. Nous pensons qu’il faut trouver des solutions intelligentes pour l’économie mondiale.

Le contribuable a sauvé les banques après le krach. C’est bien lui qui est passé à la caisse, finalement.

Le sauvetage des groupes en situation de banqueroute a forcé en effet les pouvoirs publics à injecter des centaines de milliards. Mais il s’agissait avant tout de garanties, in fine l’argent a été remboursé. Comme les Etats ont prêté avec un fort taux d’intérêt, l’opération a même été rentable pour eux.  Cela dit, ce système où les bénéfices sont privatisés et les pertes mutualisées fait peser un aléa moral. Mais aujourd’hui ce ne sont plus les banques qu’il faut surveiller mais les fonds spéculatifs, dont les trois-quarts ne sont pas cotés en bourse.

Des fonds à qui on ne peut pas donner de visage ?

Une foule de fonds alimente des liquidités aussi volatiles que colossales, cachées dans des paradis fiscaux où personne ne peut mettre le nez. La liste noire de ces paradis est assez rapidement devenue grise et même blanche.

Quelle forme prendra le prochain krach ?

Si nous pouvions le savoir, tout serait tellement simple ! Tout krach part d’une bulle, celle des tulipes jadis, du sucre, des chemins de fer. Plus près de nous : internet. Il n’y a sans doute pas de krach imminent, mais l’objet de la spéculation sera différent. Comme toujours. Et c’est pour cela que nous aurons du mal à le discerner.

Pourtant les bulles sont bien visibles, regardez l’or, aujourd’hui!

L’or est à un niveau déraisonnable, en effet. Disons plutôt que les bulles sont palpables mais qu’on ne veut pas les voir. Tout le monde veut gagner de l’argent facilement, l’euphorie se nourrit de l’euphorie.

« L’incroyable histoire de Wall Street », par Jacques Gravereau et Jacques Trauman, Albin Michel, 2011.

 

Interview parue dans “La Liberté” du 17 mai 2011

 

 

 

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