La chronique de Marc Schindler – France, la farce des camions


Les Français assistent depuis quelques jours à une des lamentables farces que leur gouvernement leur inflige régulièrement.

PAR MARC SCHINDLER, Alès (France)

Non, je ne vous parle pas de la reculade sur les taxis, ni de la capitulation sur le nucléaire, encore moins de la retraite sur les intermittents du spectacle. Je vous parle de la taxe sur les poids lourds. La flamboyante ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal, vient d’enterrer l’écotaxe, instaurée en 2009, prélevée sur tous les camions de 3,5 tonnes circulant sur les routes françaises, sauf les autoroutes qui sont payantes. Le Grenelle de l’environnement, cette grand messe écolo qui a accouché de misérables souris, avait proclamé fièrement: «L’écotaxe vise à instaurer un cercle vertueux: dans une logique écologique, c’est un signal prix pour inciter à modifier les comportements en faveur de modes de transport plus durables; elle permet aussi de faire payer l’usage des routes par l’utilisateur réel, tout en dégageant des recettes pour financer les infrastructures de transport, notamment le rail et le transport fluvial.» Vaste programme! L’écotaxe devait rapporter à l’Etat 1,5 milliard par an, dont 250 millions à la société Ecomouv, chargée d’installer des portiques pour collecter l’argent des camionneurs.

A l’hiver 2013, avis de tempête sur l’écotaxe. Les Bretons sortent leurs bérets rouges et prennent d’assaut les portiques. Les petits patrons, les marins-pêcheurs, les salariés de l’alimentaire mènent la fronde. Evidemment, le Front national souffle sur les braises. Et l’UMP flingue à vue et dénonce: «la faillite d’un système, d’un gouvernement qui ne cesse de reculer décision après décision et qui n’est plus capable d’assumer ses décisions, la faillite d’un président de la République qui n’a aucune vision pour le pays et vit dans un ancien monde». Le gouvernement, pris dans le bourbier breton, suspend l’écotaxe en catastrophe et promet de trouver mieux. Six mois plus tard, bingo: Ségolène Royal sort de son chapeau «le péage de transit», une taxe light pour poids lourds, un péage sur 4000 km au lieu de 15 000, qui épargne les Bretons. «La tarification se fera avec un taux moyen de 13 centimes d’euro par kilomètre, modulable en fonction de la distance parcourue, du niveau de pollution et du nombre d’essieux des camions». Cela rapportera deux fois moins que l’écotaxe. Encore raté: les bonnets rouges bretons ricanent, les écolos s’indignent, l’opposition condamne. Du côté du gouvernement, festival de langue de bois. Ségolène Royal: «solution à la fois équilibrée et de bon sens». Michel Sapin, ministre des Finances : «Il n’y aura pas moins d’argent, nous allons trouver d’autres sources». Bref, l’art de transformer une capitulation en sage décision politique.

A croire que la France est incapable de trouver des solutions pour financer la route, comme l’ont fait l’Allemagne et la Suisse. L’écotaxe existe en Allemagne depuis 2005 pour les camions de plus de 12 tonnes. Elle coûte entre 0,14 et 0,28 euro du km, selon le gabarit du camion. En 2012, elle a rapporté à l’Etat 4,4 milliards d’euros. La moitié sert à améliorer le réseau routier, le reste est investi dans le transport ferroviaire et fluvial. Selon Rue89 : «c’est une société semi-privée (dont le français Cofiroute détient 10%),Toll Collect, qui est chargée de maintenir les installations de mesure et de collecter les péages. Les transporteurs s’acquittent d’un abonnement payé à l’avance ou au passage. Le contrôle des camions est effectué au moyen d’un dispositif d’identification installé dans les véhicules, appelé On-Board Unit (OBU) et que les quelque 300 portiques disséminés sur tout le territoire détectent automatiquement. Toll-Collect est rémunéré 600 millions d’euros chaque année pour la maintenance du système et la perception de la taxe.»

Dans mon pays, la Suisse, la redevance pour le trafic poids lourds lié aux prestations existe depuis 2001 pour tous les camions de plus de 3,5 tonnes. Tous les camions sont équipés d’un boîtier enregistreur de kilomètres qui est repéré par les portiques autoroutiers. La taxe, perçue par l’Etat, est calculée selon le nombre de kilomètres parcourus, le poids du camion et les émissions polluantes. Elle coûte en moyenne 2,5 ct (environ 2 ct d’euro) par tonne au km. Par exemple, pour traverser la Suisse de Bâle à Chiasso, un camion de 40 tonnes paiera 325 francs suisses (environ 270 euros). La taxe rapporte chaque année 1,5 milliard à la Confédération. Le tiers est reversé aux cantons pour l’entretien des routes, le reste revient à la Confédération pour améliorer le rail. Résultat: le nombre de poids lourds qui traversent les Alpes a diminué et le nombre de camions polluants aussi.

Pourquoi ce qui est possible en Allemagne et en Suisse est impossible en France? Sûrement parce que le gouvernement n’est pas capable de convaincre les lobbies routiers et les opposants politiques. Peut-être aussi parce que la taxe ne s’applique pas aux autoroutes, qui sont privées et payantes en France. Quel étonnant pays, la France, où chaque ministre dit tout et son contraire, où chaque ministre croit qu’il suffit de proclamer pour qu’un problème soit résolu. Le problème, c’est que plus personne ne croit aux promesses du gouvernement. Les Français savent bien que les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Demain, on rase gratis! Heureusement que non, car sinon, les musulmans français auraient du souci à se faire.

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