Chronique d’Alès – Quand, l’espace d’un jour, furent mis de côté la crise, le chômage et la peur de l’avenir


Je n’ai pas l’habitude de participer à des manifestations.

PAR MARC SCHINDLER, Alès (France)

Comme journaliste, j’ai eu d’autres moyens de m’exprimer que de descendre dans la rue. Mais, au début de l’année, des terroristes se réclamant de Mahomet ont assassiné des dessinateurs de Charlie Hebdo, des policiers et des Juifs pris en otage à Paris. J’ai trouvé insupportable que la liberté d’expression et la vie ensemble soient menacées par la violence terroriste en France, le pays où j’ai choisi de passer ma retraite. Je devais me joindre aux habitants d’Alès, dans le Gard, pour témoigner. Je ne suis pas un lecteur de Charlie Hebdo, mais je me souviens d’avoir fait, pour la Télévision romande, en 1972, un portrait de Harakiri, le journal « bête et méchant ». J’avais rencontré Cavanna, Wolinski, Reiser, Delfeil de Ton et le professeur Choron, la fine fleur des dessinateurs iconoclastes qui avaient osé mettre à la Une, à la mort du général de Gaulle, ce titre provoquant qui avait fait scandale: «Bal tragique à Collombey – un mort». 43 ans plus tard, à l’âge de 80 ans, Wolinski a été assassiné par des fous furieux.

Comme dans toute la France, des milliers d’habitants d’Alès se sont retrouvés, dimanche 11 janvier, pour défiler en mémoire des dix-sept victimes de la terreur, pour défendre la liberté de défendre son opinion et les valeurs de la France, qui figurent au fronton des mairies: Liberté, égalité, fraternité. Dans cette sous-préfecture de 42 000 habitants, nous étions plusieurs milliers réunis en silence. Des gens de tous âges, des familles avec leurs enfants. Quelques drapeaux français et surtout, sur des pancartes, sur des feuilles tenues à bout de bras ou collés sur des vêtements, le célèbre slogan: «Je suis Charlie». Cette étonnante trouvaille d’un publicitaire pour rendre hommage aux douze morts à la rédaction de Charlie Hebdo. Quelques slogans militants sur des cartons : «Pour la démocratie, l’égalité, les libertés, combattons tous les fascismes». Ou encore cet appel à la tolérance: «Je suis Charlie, je suis Ahmed, je suis Yoav, je suis la France». Il n’y avait pas de mots d’ordre, pas d’organisation, pas de discours, pas de musique. Le maire et quelques élus portaient leur écharpe tricolore et serraient quelques mains.

Spontanément, la foule a entonné la Marseillaise et applaudi en cadence en hommage aux victimes du terrorisme. J’ai entendu quelques cris: «Vive la liberté, on n’a pas peur». Autour de moi, un calme étonnant, une atmosphère de recueillement. Après trois jours d’angoisse, on aurait pu craindre des slogans hostiles aux musulmans, surtout des Maghrébins, environ 10% des habitants d’Alès, qui habitent dans des quartiers «sensibles». Je n’en ai entendu aucun. Mais je n’ai pas vu non plus des musulmans qui affichaient leur identité. Sans mot d’ordre, spontanément, la foule des manifestants s’est mise marche, lentement, derrière son maire. Nous avons traversé le centre d’Alès pour revenir devant le théâtre après quarante minutes de marche. La police municipale était discrète, le Croix-Rouge avait disposé quelques ambulances. Mais il n’y a eu ni débordement ni excès. Simplement, une foule qui défilait lentement, en silence, sous le soleil d’un beau dimanche d’hiver.

Je ne pense pas que beaucoup d’habitants d’Alès soient des lecteurs de Charlie Hebdo. Mon voisin rencontré dans le cortège m’a avoué qu’il n’avait jamais entendu parler de cet hebdomadaire avant le massacre du 7 janvier. Je ne suis pas sûr qu’il apprécierait son humour iconoclaste. Mais il m’a assuré qu’il allait s’abonner pour soutenir la liberté d’expression.

Comme dans toute la France, Alès a vécu, ce dimanche, un moment exceptionnel qui restera dans les mémoires. Mes voisins m’ont assuré qu’ils n’avaient plus vu une foule aussi grande depuis la Libération ou les grèves des mineurs. Pendant quelques heures, les Cévenols ont oublié leurs différences politiques et religieuses. La crise, le chômage, la peur de l’avenir ont été mis de côté, pour se rassembler et témoigner ensemble du refus de la violence terroriste. Demain, les querelles politiques et les difficultés de la vie reviendront au premier plan. Mais ce 11 janvier restera comme un moment historique où tout le monde est descendu dans la rue pour témoigner. Quel étonnant pays, la France, où des millions de gens ont revendiqué le nom de «Charlie» en mémoire de dessinateurs d’un journal qu’ils n’avaient jamais lu!

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One Response to “Chronique d’Alès – Quand, l’espace d’un jour, furent mis de côté la crise, le chômage et la peur de l’avenir”

  1. Pierre-Henri Heizmann 13 janvier 2015 at 09:49 #

    Merci pour le partage de votre témoignage. Votre conclusion : “Quel étonnant pays, la France, où des millions de gens ont revendiqué le nom de «Charlie» en mémoire de dessinateurs d’un journal qu’ils n’avaient jamais lu!” résume néanmoins fort bien un trait de notre société hyper médiatisée oû la culture de l’impatience est reine…Il y aura lieu de faire un point de situation dans une année, 5 ans au plus, avec une question subsidiaire : Charlie hebdo sera-t-il toujours en vie ?

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