Cancer du sein diagnostiqué à tort, les patients deviennent-ils de plus en plus des numéros?


J’ai reçu un courrier d’une correspondante qui m’a envoyé cet extrait d’article paru ces jours dans nos quotidiens.

PAR BERNARD WALTER

Le procès en appel d’un médecin-radiologue de 52 ans, poursuivi pour lésions corporelles graves par négligence et acquitté en première instance, s’est tenu ce lundi 16 mars devant la Chambre pénale d’appel et de révision de Genève.

La prévenue est accusée d’avoir commis une erreur qui a eu des conséquences terribles pour une femme. Cette dernière a été traitée à tort pour un cancer du sein agressif, alors qu’elle n’était pas malade.

A l’origine du drame, l’oubli, par la prévenue, dans une salle d’examen d’un institut, d’un tube de prélèvements de tissus cellulaires non étiqueté. Les événements se sont ensuite enchaînés. Le tube s’est retrouvé dans une armoire et a été utilisé le lendemain par un autre médecin, qui s’occupait de la victime.

Or, ce tube déjà utilisé contenait des échantillons corporels d’une femme atteinte d’un cancer du sein extrêmement agressif. Le tube a été envoyé pour analyse à un laboratoire et les résultats sont tombés quelques jours après. La plaignante suivra alors un traitement lourd sans que personne ne puisse arrêter la machine.

La victime subira notamment une tumorectomie, qui ne signalera aucun cancer, puis une chimiothérapie pendant plusieurs mois. (…)

Nicolas Jeandin, l’avocat de la prévenue, s’est pour sa part à nouveau demandé pourquoi sa cliente était la seule à se retrouver sur le banc des accusés dans cette affaire, alors qu’elle ne connaissait même pas la victime. Selon lui, tout aurait pu être arrêté bien avant, si chacun avait fait son travail correctement.

Nicolas Jeandin a rappelé que la victime a passé une IRM, une histologie, une radiographie et une échographie et que tous ces examens n’ont rien donné. Elle a ensuite subi une tumorectomie qui n’a pas signalé de cancer non plus, pour finalement devoir suivre une chimiothérapie, alors qu’elle n’était même pas malade.

Ma correspondante accompagnait son courrier du commentaire suivant:

«Les faits relatés dans cet article me scandalisent et m’interrogent. Etant une femme je suis peut-être plus sensible à cette affaire. Qu’en pensez-vous?»

Cette histoire incroyable et terrible a déclenché en moi une cascade de réflexions et je ne pouvais faire autrement que de les lui communiquer, en toute spontanéité.

Point besoin d’être une femme pour ressentir le cauchemar d’une pareille histoire, dont je pense plusieurs choses.
 D’abord, tout cela est invraisemblable. Cela porte bien la marque de notre époque. Qui semble avoir perdu le premier guide de nos vies, à savoir le bon sens.
 Cette époque, il y a un certain temps que je l’appelle celle du grand-n’importe-quoi.

Je pense qu’une telle histoire doit inciter chacun de nous à la prudence: ne pas se livrer les yeux fermés à la médecine! garder un oeil critique sur ce qui concerne son mode de vie et sa santé, s’observer, se choisir soi-même comme premier médecin, et ne pas abandonner son pouvoir de décider! Celui qui va subir les traitements et interventions, ce n’est pas le médecin, c’est le patient: vous, moi.

Je pense qu’aujourd’hui les techniques ont toujours plus tendance à prendre le pas sur la réflexion et peuvent conduire à des situations absurdes. 
Je pense que le personnel soignant, en particulier les médecins bien sûr, doivent s’assurer, vérifier, contrôler. Ne jamais laisser un échantillon non étiqueté, et être absolument certain de qui est le patient correspondant à tel échantillon. Ceci est une précaution élémentaire.
 Et puis, il est vrai que quand je vais dans un hôpital gigantesque, tout m’étonne tellement que plus rien ne peut véritablement m’étonner. De tels hôpitaux sont des lieux d’angoisse par leur démesure, par leurs codes incompréhensibles pour le profane qui, dans cet univers un peu mystérieux, bizarre, inquiétant, ne retrouve plus son organisation quotidienne, qui en ce lieu n’a pas droit à une quelconque initiative personnelle, qui parle à voix un peu basse et est soumis à une espèce de loi tacite, celle des blouses blanches qui sillonnent les couloirs à pas rapides et feutrés. Dans cette demeure, les appareils et les pilules prennent la place de l’humain, ce qui s’y passe nous échappe.

Pour ce qui est de ce cas particulier si troublant, il est certain que les responsabilités doivent être examinées. Qu’un premier procès ait pu se conclure sur une absence de culpabilité du corps médical est choquant tant le dommage subi par la victime est énorme. Ceci dit, sans doute que l’avocat de la première responsable dans cette affaire a raison de souligner qu’elle ne saurait être seule à être mise en cause. Il relève en passant que sa cliente ne connaissait même pas la victime. Dans certains cas, les médecins ne connaissent donc plus leurs patients! La conclusion que l’avocat tire de l’affaire laisse songeur: il demande l’acquittement de sa cliente. Il considère donc implicitement que personne dans cette affaire n’est condamnable!

Toutefois, je pense, et c’est là un point essentiel de cette affaire, qu’il convient de ne pas s’arrêter au procès intenté à des individus. C’est aussi la critique de tout un système qui est à faire. La critique de toute la grande machinerie de la santé, des responsables politiques, des technocrates et managers que deviennent les directeurs d’établissements. Et de ne pas oublier de braquer les projecteurs sur les assureurs et sur les pressions qu’ils pratiquent sur les usagers, que ceux-ci se situent du côté des patients ou du corps médical.

En fin de compte, de même que la médecine “de pointe” n’est plus capable de considérer le corps humain et son fonctionnement comme un ensemble où toutes les parties sont interdépendantes, de même il semble que souvent les actes médicaux soient conçus comme des actes séparés n’ayant plus grand chose à voir les uns avec les autres, ce qui peut aboutir à des logiques aberrantes.

Dans un tel contexte, les patients deviennent de plus en plus des numéros. Les soignants perdent de vue qu’ils ont à faire à des personnes qui pensent, respirent, ont leurs inquiétudes et leurs souffrances, exactement comme eux-mêmes, et que la parole est un élément extrêmement important du traitement.

Enfin, tout de même, les soignants aussi sont des humains, ils peuvent aussi faire des erreurs. Juste que quand ils se croient omniscients et n’ont pas la capacité de se remettre en question, ça peut devenir très dangereux.
 Je ne cautionne donc pas non plus le système “à l’américaine”, où tant que rien ne se passe, on peut «circuler y a rien à voir», et où dès qu’il y a un pépin, on se précipite sur un lampiste pour lui faire payer pour ce qui a déraillé. La critique est facile, et quand on est en situation, on voit que tout n’est pas si simple.

Mais quand même, ce cas est extrême, et indépendamment des péripéties de l’affaire, je trouve monstrueux que de telles choses puissent se produire.

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7 Responses to “Cancer du sein diagnostiqué à tort, les patients deviennent-ils de plus en plus des numéros?”

  1. Bernard Walter 19 mars 2015 at 23:30 #

    Je viens de voir ce soir même un Temps présent (TV romande) sur la chirurgie par robots.
    Cette émission est édifiante à plus d’un titre.
    1. Seule une firme au monde produit ces appareils. C’est un monopole générateur de milliards qui a fait les délices de Wall Street jusqu’à il y a peu.
    2. Les accidents dus à ces machines sont nombreux et souvent graves.
    3. Ce qui existe en matière de statistiques n’est pas fiable. Les chiffres sont bien en dessous de la réalité. Il est en effet impossible de répertorier les cas d’accident parce que les dégâts dus aux machines apparaissent le plus souvent plus tard. Le lien ne se fait de loin pas toujours avec l’opération. De nombreux cas ne sont ainsi pas déclarés. En plus il n’est pas toujours possible de savoir si la défaillance provient de la machine ou du chirurgien.
    4. Il y a une incroyable rétention d’information. On se trouve dans un domaine très opaque. L’interview de Swissmedic est à cet égard surréaliste. Cet organe est là pour contrôler et informer, et sur cette question, ils ne savent pas, et ce qu’ils savent, ils ne le disent pas. C’est une institution qui pourtant s’occupe de la santé publique !
    5. Il n’y a aucun protocole général qui régit la formation des utilisateurs de ces machines. Chaque établissement a ses pratiques propres.
    Dans l’ensemble, il y a une dose d’improvisation certaine, dans un domaine où précisément c’est une grande rigueur qui devrait être de mise.
    Après avoir vu cette émission, je m’étonne moins de ce qui est arrivé à cette dame opérée et chimiothérapiée pour un cancer du sein très agressif alors qu’elle n’avait rien. Nous vivons décidément dans un drôle de monde. Mais comme Voltaire par l’entremise du bon Candide, les puissants de ce monde nous le disent chaque jour : nous vivons dans “le meilleur des monde possibles”.

  2. Bernard Walter 19 mars 2015 at 23:54 #

    J’ajoute qu’il y a aux Etats-Unis 3000 plaintes en cours contre la firme Intuitive surgical, productrice du robot chirurgien Da Vinci.

  3. Pierre-Henri Heizmann 20 mars 2015 at 08:53 #

    Votre article est édfiant et une fois encore grâce à la Méduse, vous nous éclairez.

    Il est en effet troublant que dans cette affaire l’acquittement soit justifié par l’incurie générale de l’ensemble de la chaîne des responsabilités médicales…
    Dans les procés en lien avec des erreurs médicales, la négligence n’est finalement, à de très rares exceptions, prise en compte. Une forme de fatalité en revanche est souvent mise en avant, ce qui est un comble pour une telle profession…

    Concernant les robots médicaux, il y a une forme de similitude avec l’usage des drones militaires dans le cadre d’opération de destruction. Ces deux technologies permettent de couvrir la décision humaine et ainsi dégager de toute responsabilité juridique les personnes qui se trouvent derrière l’acte accompli…
    “Robocop” vous souvenez-vous?

  4. Pivoine 20 mars 2015 at 11:20 #

    Voltaire par l’entremise du brave Candide parle du “meilleur des mondes possibles”. Plus près de nous, mais avant l’horreur nazie, Aldous Huxley avait écrit “Brave new world”, en français “Le meilleur des mondes”, roman d’anticipation des années 30 mais qui ne devrait plus se trouver actuellement au rayon science fiction mais au rayon économie dans les librairies, tant il dépeint de manière crue la doctrine du néolibéralisme. Ce monde de Robocop est devenu une réalité. Tout ce savoir sans âme et sans conscience, est-ce la tour de Babel?

  5. Bernard Walter 20 mars 2015 at 13:01 #

    Je suis désolé, j’avoue ma profonde inculture, je ne connais même pas Robocop (enfin, internet me renseigne).
    Pour continuer avec les Anciens, il y a Montaigne, bien sûr: “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.” En quelque mots se trouve dit l’essence même de tout le problème du savoir des humains.

  6. Christiane Betschen 20 mars 2015 at 23:22 #

    La Toute Puissance de la Médecine :

    Lorsqu’au siècle dernier la masse grise du CHUV est venue se profiler dans le ciel lausannois en arrière de la cathédrale, on a vu là le signe que l’Autorité médicale supplantait dès lors l’Autorité religieuse.
    Les abus actuels le confirment.

  7. Bernard Walter 21 mars 2015 at 10:07 #

    Désolé, Pivoine, par inattention je n’ai fait que répéter ce que vous avez bien dit. Mais cela est de peu d’importance en regard du sérieux de ce dont il est question dans tout cet inquiétant chapitre.

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