Comment protéger les investisseurs sur les marchés financiers?


Quand on évoque les risques sur les marchés financiers, ce qui vient immédiatement à l’esprit ce sont surtout les turbulences qui surviennent de temps à autre, voire de véritables krachs.

PAR PIERRE NOVELLO

Le souvenir de 2008 est encore dans tous les esprits. Toutefois, les risques liés aux mouvements erratiques des marchés sont loin de constituer la seule menace sur le patrimoine des investisseurs.

En effet, comme l’a d’ailleurs montré la crise des subprimes, les mouvements des marchés financiers ne sont que l’une des sources des risques potentiels des investisseurs : cette dernière crise a résulté du dévoiement du système financier dans son ensemble, avec l’émission massive de produits américains pourris et disséminés à l’échelle mondiale. L’ampleur de la crise est due partiellement à un manque de régulation et aux manœuvres de contournement des lois par les grands acteurs de la finance qui ont utilisé des structures échappant aux regards des autorités de surveillance. Structures connues sous le nom de «shadow banking», pour finance de l’ombre.

Cette crise a également mis en évidence l’importance de la relation de l’investisseur avec les intermédiaires financiers, que ce soit un négociant en valeurs mobilières, un conseiller en placement ou un gérant de fortune indépendant. L’affaire Madoff a ainsi illustré le cas le plus extrême des scandales qui ont égrené cette période noire, en mettant à jour cette énorme escroquerie. La crise a également fait ressortir le risque de contrepartie, c’est-à-dire la possibilité que les fonds prêtés ne soit jamais remboursés, comme cela s’est matérialisé pour les produits structurés de la banque Lehman après sa mise en faillite en septembre 2008. La surprise fut d’autant plus grande pour les acheteurs des produits à capital garanti émis par cette institution, qu’ils imaginaient la protection comme absolue.

Après le choc qui a failli emporter le système financier international, les législateurs ont réagi: on a assisté depuis à une multiplication de lois et de réglementations pour brider le monde de la finance, tant aux Etats-Unis avec la loi Dodd-Franck, qu’en Europe, avec la MiFID 2, la nouvelle mouture de la directive sur les marchés financiers, l’AIFMD (Alternative Investment Funds Managers Directive) pour encadrer la gestion alternative ou encore l’EMIR (European Market Infrastructure Regulation), qui vise à sécuriser le marché des produits dérivés de gré à gré. Quant à la Suisse, elle s’aligne peu ou prou sur la législation européenne et prépare une nouvelle loi sur l’infrastructure des marchés financiers (LIMF).

Ce feu d’artifice réglementaire rend évidemment la tâche des intervenants sur les marchés de plus en plus compliquée. Dans cette perspective, l’ouvrage monumental (plus de 800 pages) de Carlo Lombardini intitulé “La protection de l’investisseur sur le marché financier” constitue un apport extrêmement précieux pour tous les professionnels afin de les aider à mieux appréhender l’évolution des législations. C’est ainsi que l’avocat au barreau de Genève et spécialiste du droit bancaire passe en revue de manière très détaillée, tant en droit suisse qu’européen, les risques courus par les investisseurs de fait de leurs transactions et par les relations juridiques entretenues avec leurs contreparties (négociants en valeurs mobilières, fonds de placement réglementés ou non gérants de fortune). On précisera toutefois que cet ouvrage ne contient pas les développements législatifs postérieurs à 2012 puisque c’est son année de publication.

En parcourant un telle somme de connaissances, on peut se demander comment les investisseurs individuels peuvent contribuer à leur propre protection. En fin d’ouvrage, Carlo Lombardini prône pour une meilleure éducation des clients. Toutefois, il nuance rapidement son propos en mettant en avant le scepticisme de certains auteurs: «Le processus pour véritablement déployer des effets, nécessite un effort de longue haleine, avec des coûts importants. Il est rendu plus difficile par le processus d’innovation perpétuel du secteur financier. Il n’est par ailleurs pas facile d’influencer de façon durable le comportement des individus ; pour être couronnée de succès, l’éducation des investisseurs exigerait qu’ils participent régulièrement à l’exercice, ce qui nécessite un important effort de leur part. Or il est difficile de faire le bien des gens contre leur volonté.» À quoi s’ajoute un effet particulièrement pervers d’une meilleure connaissance: «Enfin, l’éducation pourrait contribuer à donner à l’investisseur l’illusion qu’il est un expert, alors que tel n’est pas le cas. Au mieux l’éducation créera un garde-fou additionnel.»

Cette dernière remarque s’avère particulièrement judicieuse, surtout lorsque les marchés montent en permanence et qu’il suffit d’être investi pour gagner de l’argent. Dans la majorité des cas, les individus imaginent que c’est dû à leur talent et à leur flair, qui fait tellement de bien à leur ego, et oublient que leur réussite temporaire est largement attribuable à la chance. C’est un phénomène bien connu en psychologie sociale sous le terme de confiance excessive. Jusqu’au jour où les marchés se retournent et que l’on peut alors distinguer les investisseurs qui vont tirer leur épingle du jeu de ceux qui vont perdre jusqu’à leur chemise, soit parce qu’ils avaient acheté n’importe quoi, soit parce qu’ils avaient pris beaucoup trop de risque par rapport à leurs moyens. Pour résumer, on peut reprendre une célèbre citation de Warren Buffet, l’investisseur légendaire : «C’est quand la mer se retire que l’on voit ceux qui se baignent nus».

 “La protection de l’investisseur sur le marché financier” par Carlo Lombardini, Schulthess éditions romandes, 2012

Pierre Novello est journaliste économique indépendant.

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