Un drone à la cathédrale


Le mois dernier, entrant un matin dans la Cathédrale St Pierre de Genève pour la faire visiter à des amis, j’entends un drôle de ronron venant de l’autre bout de l’église.

PAR BERNARD WALTER

Je vois une petite lumière rouge, et une verte. Et du choeur s’élance un drone à travers l’allée centrale! Mais qui peut se permettre une chose pareille?!! Je m’approche. C’est l’armée, sous forme de quelques soldats en tenue de camouflage, qui fait circuler l’engin.

Ils préparent une prise de drapeau, me disent les soldats, et «le commandant va venir répéter».

Nous sortons, faisons le tour de la cathédrale, et puis la curiosité me fait revenir vers l’entrée. Là, spectacle insolite et grotesque: le commandant est effectivement en train de répéter. Les portes de l’église s’ouvrent, le commandant dûment filmé sort, marchant selon une espèce de mécanique rappelant le pas de l’oie, le sabre sur le côté. Le commandant retourne dans l’église, les portes se referment, puis se rouvrent, le commandant ressort, il doit s’exercer, le commandant, plusieurs fois le manège se répète, il ne lui manque que la moustache de Charlot.

Mes questions aux Autorités

Quand même! Je dois en savoir plus. Je téléphone au Consistoire de l’église protestante pour dire à quel point un drone dans une église, c’est quelque chose de choquant et demander comment cela est possible. La secrétaire n’est au courant de rien, mais on me répondra.

Ça ne me suffit pas, et j’appelle le secrétariat du département de M. Pierre Maudet (département de la sécurité et de l’économie), la secrétaire ne peut rien me dire, sinon d’adresser un courrier au département, mais m’informe qu’un rassemblement de 800 soldats aura lieu sur la place Saint-Pierre en présence d’Autorités ce même jour à 14 heures.

Autorités politiques

J’écris alors au département pour dire à quel point je suis choqué de ce que j’ai vu et appris, choqué de voir « un espace public et sacré occupé par l’armée qui y fait circuler ce que je ne peux que considérer comme une arme », mentionnant en passant les exemples de l’Afghanistan et de la Syrie.

J’ai alors posé trois questions à M. Maudet.

Cinq jours plus tard, je reçois déjà une réponse circonstanciée de M. Maudet, par courrier postal (tous les autres échanges se sont faits par courriel), lequel reprend mot pour mot mes questions et y donne ses réponses.

Ma question: – Comment, en temps de paix, l’autorisation d’investir la Cathédrale de cette manière a-t-elle pu être obtenue – ou peut-être n’y a-t-il eu aucune demande d’autorisation?

La réponse de M. Maudet: – La Cathédrale Saint-Pierre étant un édifice privé, l’État de Genève n’a pas à être consulté sur son usage. Seule une menace à la sécurité ou à l’ordre public (…) pourrait justifier l’intervention des autorités cantonales. Pour le reste, je vous renvoie à l’Église Protestante de Genève, propriétaire du bien.

Q : – Qu’est-ce qui justifie l’occupation de la place de la Cathédrale par l’armée sans que la population soit mise en rien au courant?

R. : – Ce n’est pas la population qui doit être « mise au courant », mais bien le propriétaire du bien-fonds, en l’occurrence la Ville de Genève, ce qui fut fait en bonne et due for

Q. : Est-ce que ce déploiement de forces est destiné à intimider la population et à lui montrer que l’armée est un corps de la société indépendant prêt à se manifester et à intervenir dans le pays en tout lieu et en tout temps ?

R. : Non.

J’ai fait part de mes remerciements au Conseiller d’Etat, mais sa réponse ne pouvait vraiment me satisfaire. J’ai renvoyé un courrier en insistant sur la gravité de l’événement.

« Un drone dans la cathédrale, c’est une profanation de lieux sacrés, et si on laisse faire tout et n’importe quoi, c’est immanquablement le prélude à toutes les dérives possibles.

Dans de telles conditions, comment est-il possible que l’État se retranche derrière la notion de propriété privée ? La Cathédrale est un bien qui appartient à l’histoire et à la population de Genève et l’État doit s’en porter garant. »

Par sa secrétaire, M. Maudet m’a fait répondre : « Si je comprends parfaitement votre préoccupation et votre inquiétude, il ne m’est cependant pas possible de vous apporter une autre réponse que celle envoyée le 12 février par courrier. En effet, la Cathédrale Saint-Pierre est propriété de l’Eglise Protestante de Genève et l’Etat de Genève n’a donc pas son mot à dire sur l’usage qui en est fait. »

Autorités ecclésiastiques

J’ai écrit aussi au Consistoire protestant dans les termes suivants :

« La présence dans la Cathédrale d’un drone, engin conçu pour espionner ou massacrer des populations (je sais bien à quoi servent les drones en Afghanistan ou en Syrie par exemple) constitue une profanation de cet édifice qui appartient à l’histoire de Genève, à son histoire religieuse, à sa culture et à sa population.

Alors par ce présent courrier, je vous formule les questions suivantes:

Les Autorités de l’Eglise sont-elles sensibles à cette situation ?

Est-ce qu’on peut faire ce qu’on veut, à bien plaire, dans un édifice sacré comme la Cathédrale Saint-Pierre ?

Une autorisation a-t-elle été donnée pour l’utilisation d’un drone par l’armée dans la Cathédrale ?

Qui est compétent pour délivrer une telle autorisation ? »

Contrairement au Conseiller d’Etat, le Consistoire n’est pas entré en matière sur le fond de mes questions. Il m’a donné toutes les explications concrètes sur le déroulement des faits et a simplement présenté ses excuses « pour le désagrément » qui m’a été causé.

J’ai répondu à ce courrier, en reprenant certains termes de mon courrier au Conseiller d’Etat. J’ai ajouté : « Aujourd’hui, il semble qu’on a perdu le sens des situations. Je ressens cette circulation d’un drone dans la Cathédrale comme une profanation, pour les Autorités politiques, militaires et ecclésiastiques, cela semble une chose parfaitement normale. »

Pour terminer

Je laisse à chacun le soin de se faire ses réflexions sur cette histoire.

Il est à relever tout de même avec quelle attention les Autorités m’ont répondu, ce qui indique bien qu’il s’agit-là d’un sujet sensible.

J’ajoute les commentaires personnels suivants :

La notion de patrimoine semble avoir disparu au profit de la propriété privée ! C’est quelque chose à quoi je ne m’attendais pas et qui constitue pour moi matière à réflexion.

Je trouve inquiétant de voir à quel point s’est perdu le sens du sacré, que ce soit de côté des Autorités ou des médias. (Rien dans la presse, pas le plus petit entrefilet sur tout cet épisode). Et inquiétante aussi l’absence d’une réflexion de leur part sur toutes les questions fondamentales que soulève un tel épisode.

Enfin, cet événement montre à quel point se banalise l’usage des robots, et ce dans tous les domaines. Petit à petit, nous allons nous trouver dans la situation de l’apprenti sorcier, tel que l’a exprimée Goethe dans son poème prémonitoire du même nom.

Mais chez Goethe, le retour du maître sorcier, vient, grâce au mot magique, sauver l’apprenti du désastre. Dans notre situation, ce mouvement ne va plus s’arrêter, il n’y aura ni maître sorcier ni mot magique.

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One Response to “Un drone à la cathédrale”

  1. Chenaux Jean-Philippe 7 mars 2018 at 09:16 #

    “La notion de patrimoine semble avoir disparu au profit de la propriété privée”. Dans cette scandaleuse affaire de drone lancé dans la Cathédrale Saint-Pierre, dont Le Courrier n’a soufflé mot (ne parlons même pas de la “Julie” délocalisée à Lausanne!), il s’agit d’une appropriation d’un espace privé réservé au public qui met en danger des trésors artistiques en même temps que la sécurité des visiteurs (les accidents de drone ne sont pas rares) et qui attente gravement au sens du sacré. La perte du sens du sacré que déplore à juste titre Bernard Walter est intrinsèquement liée à l’entrée de notre société dans une ère post-chrétienne. Elle est beaucoup plus problématique au sein des Eglises constituées et de leurs autorités que du côté du monde politique ou des médias. Quant au drone proprement dit, il est par excellence l’instrument de l’intrusion dans la sphère privée et du contrôle de la société. Je souhaite que l’on ouvre enfin un vrai débat sur les multiples nuisances de cet engin, qui sont sans commune mesure avec ses hypothétiques avantages et qui incarnent si bien cette nouvelle forme de guerre “propre” permettant de se débarrasser d’un adversaire sans envoyer un seul combattant au sol, mais au prix de nombreuses vies innocentes. La courageuse intervention de Bernard Walter auprès des autorités politiques et ecclésiastiques genevoise, et l’opiniâtreté témoignée à cette occasion, doivent servir d’exemple.
    Jean-Philippe Chenaux

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