Le miroir dans son aura symbolique et son histoire matérielle au Musée Rietberg


Trop rares sont les Romands qui savent qu’il y a en Suisse l’un des plus beaux musées d’art asiatique du monde. Situé dans un parc somptueux, il abrite également une collection ethnographique d’importance et offre un spectacle unique, celui de l’intégralité de ses réserves accessible aux visiteurs. Une vraie caverne d’Ali Baba ! Mais il s’agit aussi d’un lieu chargé d’histoire: c’est dans cette villa néoclassique que Richard Wagner a entrepris de composer son œuvre la plus célèbre, Tristan, avant d’être éconduit pour avoir courtisé la femme de son hôte, Mathilde Wesendonck, inspiratrice de son Iseult. La suite de l’opéra fut écrite à Venise …

Le Musée Rietberg organise aussi des expositions mémorables dans sa magnifique extension souterraine. La dernière est consacrée au miroir, tant à son aura symbolique qu’à son histoire matérielle. Parrainé par des figures tutélaires telles que Narcisse, Socrate, Persée (décapitant la Méduse) ou Alice au pays des merveilles, le spectre est large, qui va de la mort (vanitas, danses macabres) au salut. La fécondité du thème tient à son ambivalence. Tour à tour instrument de révélation, de divination ou de tromperie, de dévotion ou de séduction, de menace ou de protection, le miroir est aussi polyvalent qu’omniprésent dans l’iconographie. Associé à la Vierge comme à Vénus, et même aux sorcières, alternativement symbole de Vérité ou de mensonge, au service du trompe-l’œil réaliste aussi bien que de l’illusion et du fantastique, il est aussi l’attribut de la prudence ou de la sagesse (Sapientia) comme de l’orgueil (Superbia) ou de la folie. Emblème de l’âme, voire de la connaissance de soi ou du monde (les encyclopédies médiévales se nomment justement « Miroirs »), figurant la vue dans les allégories des cinq sens, le miroir est aussi à l’origine de l’invention de la perspective par Brunelleschi à Florence. Qu’il soit présent comme artefact ou seulement représenté, optique, cosmique, mystique, apotropaïque ou magique, ses fonctions sont aussi multiples que ses formes ou ses matériaux. Quant au miroir sacré, on le retrouve dans toutes les religions, christianisme, bouddhisme, zen, shintoïsme, islam, soufisme ou chamanisme.

Ce sont tous ces registres et ces multiples facettes que décline avec brio le parcours développé au Rietberg sur deux étages. Un tour du monde en quatre continents (l’Australie est curieusement absente) et un voyage à travers quatre millénaires, du néolithique à l’art contemporain. L’ensemble réunit tableaux, enluminures, livres, gravures, photographies, vidéos, tapisseries, vêtements, céramiques (grecques), sculptures, installations et objets divers. L’histoire du cinéma est aussi de la partie, avec la projection, dans plusieurs salles, de séquences de films où le miroir joue un rôle. On y verra même une illustration spectaculaire de la définition que Picabia donnait de l’infini (deux miroirs placés l’un en face de l’autre) avec la célèbre scène du labyrinthe de glaces de La Dame de Shanghai d’Orson Welles, ici démultipliée par sa projection dans une pièce elle-même tapissée de miroirs !

Fragile, perdu, volé ou brisé, le reflet relève de la catégorie du double et entretient avec l’ombre un lien de parenté qui assure son succès littéraire. Le Surréalisme est ici représenté par Delvaux – mais Magritte, champion des miroirs menteurs, manque malheureusement à l’appel. Une séquence de l’Orphée de Cocteau et une installation de Pistoletto illustrent le thème de la traversée du miroir. Et de l’autoportrait aux selfies, de la peinture à la photographie, la continuité se manifeste en de nombreux exemples, de la Renaissance à nos jours. Le visiteur retrouvera d’ailleurs son image à diverses reprises sur les artefacts exposés.

Les formes varient selon les origines (Chine, Inde, Indonésie, Iran, Grèce, Etrurie, Rome, Mexique, Pérou) de même que les matériaux, de l’obsidienne aux métaux (bronze, argent, cuivre, plomb ou verre dès le XIIe siècle). Cadres, manches, pieds ou revers des miroirs fournissent une riche gamme de possibilités décoratives. Impossible de rendre compte de tant de merveilles. Aussi se bornera-t-on à mentionner, pour illustrer la variété du menu, quelque sommets, comme l’autoportrait de Charles Nègre multiplié par un un miroir « sorcière », incunable des daguerréotypes (vers 1845), une vidéo désopilante d »un nourrisson n’ayant pas atteint le « stade du miroir », une installation évoquant l’apparition du dieu solaire Amaterasu, ou une version spéculaire du fameux Lapin-chapeau de Markus Raetz, sans parler des peintures mogholes ou des estampes japonaises. La mise en scène ingénieuse, éclairante et d’un goût parfait, est à la hauteur de la qualité des œuvres. Souvent représenté dans les natures mortes dites « en Vanité », le miroir, objet précieux par excellence, symbolise la richesse. On peut en dire autant de cette exposition, qui totalise pas moins de 220 numéros provenant de 95 musées et collections. De quoi y passer la journée sans l’avoir épuisée !

Mais il vaut la peine de réserver un moment pou aller admirer, dans l’annexe du musée située à quelques pas dans le parc, une soixantaine de tirages originaux de deux photographes du XIXe siècle, le turc Pascal Sebah et le français Emile Béchard. L’occasion de retrouver la séduction du noir et blanc et d’éprouver le frisson nostalgique d’une Egypte fantasmée, celle que vécurent Chateaubriand, Nerval, Flaubert, Gautier, et Charles Gleyre ou Jean-Léon Gérôme par exemple. Monuments, musées, paysages et personnages sont ici autant de documents sur une réalité disparue et incitent à s’interroger sur l’image d’un Orient construit par les regards européens.

Deux catalogues richement illustrés complètent les visites:

  • Albert Lutz (ed.), Spiegel. Der Mensch im Widerschein (337 pages)
  • Bernd Stiegler / Felix Thürlermann, Orientbilder. Fotografien 1850-1910
    Et, cerise sur le gâteau, des brochures, dont l’une fait plus d’une soixantaines de pages, sont offertes au visiteur en trois langues, dont le français, pour éclairer son parcours .

Philippe Junod

A voir à Zurich, au Musée Rietberg: Miroirs. Reflets de l’être humain, jusqu’au 22 septembre, Une Egypte imaginaire. Anciennes photographies, jusqu’au 20 octobre.

Illustration de Une: Anish Kapoor, 2017

Chine, dynastie Sui, vers 600

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