Brigade en bio


Paru en 2017 aux Editions Planète Lilou dans le livre de nouvelles « Le tapis du temps », ce texte d’Emilie Salamin-Amar a été écrit en 2016, bien avant le déferlement médiatique lié aux dérèglements climatiques et le slogan « Sauver la planète ». Réd.

  -Est-ce que tu penses qu’ils vont revenir? J’ai peur! Ils sont fous à lier, je te dis, ce sont de grands malades. Nous n’aurions jamais dû les éveiller à l’écologie. Tu vois le résultat!

  -Qui pouvait prévoir que ça tournerait ainsi? Personne! Depuis la maternelle, on leur farcit la tête de biodiversité, on leur a fait croire qu’ils devaient sauver la planète, alors à présent ils cherchent les responsables, ils veulent se venger, nous le faire payer. Pourtant, ça fait des lustres que la taxe sur les déchets ainsi que les sacs-poubelle payants ont été imposés partout en Suisse. Ces pauvres gosses sont à plaindre, ils ne savent pas réfléchir par eux-mêmes, ils gobent tout ce que les médias et les politiques leur offrent en pâture. Sauver la planète…

  -De là à venir nous pourchasser dans les maisons de retraite, y’a un monde à ne pas franchir. Ils me font bien rire, ils sont connectés jusqu’au bout des doigts et ça parle d’économie d’énergie. Allez vous éclairer à la bougie, et après nous discuterons. Tout ce progrès, c’est nous qui l’avons apporté. A présent, ces sales gamins crachent dans la soupe…

  -J’ai préparé les casques de moto pour demain. Au moins, s’ils nous frappent comme ils l’ont fait hier, on aura les neurones à l’abri. Tu devrais essayer le bleu, c’est celui de mon arrière-petit-fils.

  -Alors, qu’est-ce que tu en penses? Ca doit me faire une drôle de tête. Et toi, tu ressembles à une énorme courge avec ton casque orange! C’est pourtant pas Halloween à ce que je sache!

  -Quand je pense qu’ils ont commencé avec cette idée saugrenue de sauver les bébés phoques. Après, on leur a dit qu’il fallait sauver Willy…

  -Et, c’est qui lui? Je ne m’en souviens plus. On leur a dit tellement de bêtises que pour finir, j’ai tout zappé!

  -Willy le dauphin, voyons! C’est pas le moment que tu perdes la boule. Après, ils devaient sauver l’Euro, puis l’Europe, l’Amazonie et pour finir, la planète tout entière! Rien que ça! A présent, ils se croient investis d’une mission, les voilà tous devenus des sauveurs, on pourrait croire qu’ils se prennent pour le Christ.

  -Tu exagères un peu, quand même…

  -Tu trouves? La semaine dernière, ma petite-fille m’a montré son tout dernier devoir de français, bourré de fautes, une par mot, c’était une interrogation écrite sur l’héritage biologique laissé par les générations précédentes. Elle a eu une excellente note, non pas pour le style, ni l’orthographe, mais pour son contenu…

  -Elle parlait de nous, alors?

  -Eh oui, ma chère, nous voilà entrées dans la légende. Mais, il n’y a pas de quoi être fières. Selon elle, nous avons gaspillé toutes les ressources, elle nous compare à des pilleurs égoïstes, à des assassins qui auraient compromis son avenir. Elle nous accuse à coup de mots forts et durs, d’être irresponsables, mais coupables d’avoir trucidé la planète.

  -Elle exagère, quand même! Elle aurait pu être plus clémente, par respect, par amitié pour toi qui es sa grand-mère, car entre vous, on peut dire qu’il n’y a plus de place pour l’amour. Pourtant, c’est toi qui la gardais quand elle était petite, en quelque sorte, c’est toi qui l’as élevée pendant que sa mère travaillait, faisait carrière. Si tu veux mon avis, ce n’est qu’une ingrate!

  -Je sais, je ne lui en veux pas, c’est le système dans lequel on vit qui en est responsable. Tu sais bien comment ça marche tout ça, dès que quelque chose ne tourne pas rond, on cherche des boucs émissaires. Et cette fois-ci, les boucs, c’est nous! Alors qu’à mon avis, nous avons été les premières victimes de ce monde, dit globalisé, où tout était basé sur le profit, l’argent facile, sans parler de la consommation à outrance.

  -Et l’obsolescence, faut pas l’oublier, celle-là, c’est bien à cause d’elle qu’on a augmenté la masse des déchets!

  -Et tu vois où cela nous a menées, nos petits-enfants veulent à présent nous faire la peau. Ils prétendent que nous n’avons plus le droit de vivre!

  -Tiens, enfile-moi ce blouson de survie. Si jamais ils nous tapent dessus, au moindre coup, l’airbag se déclenchera, tu auras l’air d’un bonhomme Michelin, mais au moins tu ne sentiras rien.

  -Je ne risque pas d’étouffer, au moins?

  -Fais-moi confiance. D’ailleurs, tu vois, je vais en mettre un moi aussi.

  -Hier, ils ont cogné fort dans la salle de réception. L’infirmière de garde a juste eu le temps de téléphoner à la police et d’appeler une ambulance. Martin a été transporté aux urgences. Il paraît qu’il va s’en sortir. J’entendais très bien ce que les petits voyous lui disaient: c’est à cause de toi, vieux chnoque, qu’on sait pas lire! Tu nous as rempli la cervelle d’images et de sons. Résultat, on est au chômage, la société nous prend pour des attardés mentaux. A cause de toi, mon vieux, toute une génération sera à l’assurance invalidité. Handicapés, voilà ce que nous sommes devenus à cause de vos inventions imbéciles telles que le iPod. On est sourd, comme des vieux! Il paraît que la majorité d’entre eux n’ont jamais entendu le chant des oiseaux. Ils sont effrayés par les bruits de la rue. Faut les voir sursauter au moindre coup de klaxon ou d’une sirène d’ambulance. En fait, ils vivent en vase clos, dans leur monde, ils écoutent leur musique en boucle, à fond. C’est pour ça qu’ils ont perdu leur faculté auditive.

  -Oui, je l’ai entendu hurler, moi aussi. Qu’est-ce qu’on aurait dû faire? Hein?

  -A mon avis, il fallait se révolter, faire des manifs, arrêter de consommer, et je dirais même, d’aller travailler. On aurait dû se mettre en grève…

  -T’as raison, j’imagine, toute l’Europe paralysée. Une mobilisation au niveau occidental, mondial. Seulement voilà, nous ne nous sommes pas révoltés, nous sommes restés rivés devant nos écrans de télévision ou d’ordinateur.

  -On aurait pu garder nos enfants à la maison, ne plus les envoyer à l’école. Mais, tu sais bien qu’en ce temps-là, tous les parents avaient démissionné. Les gamins faisaient la loi à la maison. Ils voulaient des fringues de marques. Ils exigeaient des téléphones portables. Et puis nous, on les aimait trop, alors on ne leur refusait rien. On les a mal aimés, et aujourd’hui ils veulent nous tuer! Et le pire dans tout ça, vois-tu, c’est que j’ai enfin compris pourquoi.

  -Ah oui?

  -C’est nous qui les avons pourris. On leur a tout donné, tout acheté, avant même qu’ils en rêvent. C’était notre façon à nous de leur dire «je t’aime». Ils ont tout eu trop tôt, trop vite. Ils sont devenus accros à la consommation, et à présent qu’ils sont devenus grands, ils n’ont pas les moyens financiers pour satisfaire leurs envies. Ils vivent chez leurs parents, ce sont tous des Tanguy. Ils ne peuvent même pas envisager de se mettre en couple, ou de se marier et encore moins d’avoir des enfants. Payer un loyer est quasiment impossible pour eux. Nous avons donné naissance à des exclus de cette société de consommation et, pendant ce temps-là, on leur serine du matin au soir que c’est justement celle-ci qui relancera la croissance.

  -Mais quel rapport avec l’écologie? J’ai du mal à suivre ton raisonnement.

  -Aucun! C’est simplement un dérivatif. Pendant qu’ils pensent à un monde bio, à sauver la planète ou je ne sais qui, ils en oublient qu’ils n’ont pas de boulot!

  -Ah, je comprends mieux à présent. Ils se sentent frustrés et c’est pour ça qu’ils s’en prennent à nous. Mais, de là à se constituer en brigade punitive et faire des descentes dans les asiles de vieux et les maisons de retraite, je trouve qu’ils dépassent les bornes!

  -C’est l’évidence même! Je les entends arriver, n’oublie pas de prendre le spray au poivre ainsi que le flacon de peinture indélébile. Faut pas t’inquiéter, ce n’est que de la légitime défense. Et puis, nous ne risquons pas grand-chose, sinon de faire un petit tour à l’ombre.

  -T’as déjà fait un séjour en prison?

  -Jamais, mais je sens que ça ne va pas tarder! C’est quand même un comble d’avoir une inscription dans notre casier judiciaire à nos âges!

  -Bof! Je m’en moque comme de mon premier dentier! Pas toi?

Emilie Salamin-Amar

Dessin: Stephff

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