Quand la candidate Fujimori défend le bien-fondé des stérilisations forcées au Pérou


PAR PIERRE ROTTET

Provocation? Calcul politique ? Cynisme digne de son père emprisonné pour crime contre l’humanité ? Keiko Fujimori, la candidate à la présidence du Pérou, a défendu ce week-end à Lima le bien-fondé des stérilisations forcées dictées par son père entre 1995 et 2000.

Durant cette époque pourtant, 330’000 femmes, pauvres parmi les pauvres, « indias », « campesinas » de la Sierra, analphabètes le plus souvent, dans cette région déshéritée, délaissée par le monde politique de Lima, ont été stérilisées de force, à leur insu, victimes d’une politique eugéniste répugnante et barbare imposée par Fujimori et ses sbires.

Une manière comme une autre de la part de la leader du clan fujimoriste de mépriser le procès actuellement en cours à Lima contre son père, l’ex-dictateur d’origine japonaise. Un procès attendu depuis plus de 20 ans par les victimes, mené par le ministère public à travers le procureur Pablo Espinoza, qui a formellement accusé Fujimori il y a moins de trois semaines d’être le responsable d’un acte figurant parmi les taches indélébiles du Pérou de ces dernières années. Près de 26’000 hommes, indigènes eux aussi, de langue quetchua, ont subi le même sort, par le biais d’une vasectomie. La pratique raciste contre les descendants du peuple Inca mise en place par le système Fujimoriste a fait plusieurs dizaines de morts parmi les femmes, décédées dans d’épouvantables conditions.

L’association des Femmes péruviennes affectées par ces stérilisations forcées et inhumaines, par la voix de sa présidente, Rute Zuñiga Caceres, a immédiatement dénoncé les propos de Keiko Fujimori, laquelle a promis de libérer son père en vertu du « pardon » présidentiel, en cas de victoire contre Pedro Castillo, le 6 juin prochain.

« En défendant ces stérilisations forcées, la candidate de Fuerza Popular » exprime ainsi son mépris pour la vie des femmes de ce pays. Ces stérilisations forcées ont existé. Ce sont là autant de crimes de lèse humanité », a-t-elle dit.

Plusieurs autres ONG, s’indignent et apportent leur soutien à Rute Zuñiga Caceres, elles aussi à la pointe de la lutte depuis 25 ans. Elles demandent que soit jugé l’auteur de ce nettoyage ethnique perpétré contre les indigènes serranos du Pérou.

Comme à son habitude, la « bonne société » limeña se terre dans son mutisme habituel, elle qui a rompu avec sa mémoire, lointaine et immédiate pour la ressortir à sa convenance. Y compris en ce qui concerne ses origines. Parce que fille adoptive d’une capitale nommée Lima. Bien éloignée de cet autre Pérou qu’est la Sierra.

Des milieux nantis à la classe politique du centre à l’extrême droite, en passant par la case économique, on se mobilise vent debout pour empêcher à tout prix l’élection de Castillo. Les mêmes, à quelques exceptions, qui ont pourtant fait barrage ces 10 dernières années à la candidate « Keiko » afin d’éviter un mauvais remake du désastre Fujimori. Les mêmes qui favorisèrent l’accession aux rênes du Pérou de congressistes et présidents corrompus, qui ont regardé plus souvent qu’à leur tour leur porte-monnaie et leur compte en banque, plutôt que de s’attaquer aux défaillances sociales criardes des systèmes de la santé publique et de l’éducation publique. Du sort des populations andines et de la crade misère des banlieues. 

En diabolisant depuis des décennies une gauche modérée, faussement, hypocritement et surtout fallacieusement assimilée au terrorisme, ces mêmes milieux entretiennent et cultivent une dialectique volontairement ignorante des alternatives pour un autre Pérou plus social et moins corrompu. Ils se voient confrontés aujourd’hui à deux extrémités, deux angoisses, deux peurs. L’une nommée Castillo, bien pire que la seconde à leurs yeux, en la personne de la délinquante Keiko Fujimori.

Reste qu’à trois semaines du second tour, les tensions et mêmes les violences se multiplient, principalement contre Castillo, après l’appel au meurtre de l’ex-candidat et opusien Aliaga. Ex-journaliste à l’AFP, Reynlado Muñoz observe aujourd’hui une campagne où l’odieux le dispute aux menaces, comme jamais auparavant, tant le clivage entre Lima – pro-fujimori – et le reste du pays en faveur de Castillo – s’agrandit vertigineusement. Sans compter que les déclarations de Keiko Fujimori viennent dangereusement jeter de l’huile sur le feu.

Selon Muñoz, les jours difficiles sont à venir en raison de la grande polarisation d’une campagne électorale répugnante sur les réseaux sociaux qui attisent les haines des uns et des autres. Répugnante aussi et surtout de la part de médias, écrits, télévisions et radios unis contre le candidat Castillo, le « cholito ignorant », mais qui « ont vendu leurs dignité à la candidate Fujimori ». Le papier-calque de son père, à la manoeuvre depuis sa prison dorée.

Pour l’heure, en dépit des tirs groupés contre lui, le candidat Castillo vire toujours en tête. De moins en moins ! Selon un sondage prudent de l’Institut d’Etudes péruviens (IEP) réalisé entre le 13 et le 15 mai pour « La Republica », le représentant de Peru Libre recueille 36,5% des intentions de votes, contre 29,6% à sa rivale… 

Il n’en demeure pas moins que la fragmentation et la division du Pérou pourraient bien à terme s’avérer désastreuses pour le pays.

Pendant ce temps, écrit Milagros Requena de La Republica, des milliers de familles sont à la recherche d’un espace pour vivre, notamment dans la ceinture sud de Lima, aux abords de la panamericana. Elles entretiennent l’espoir d’être entendues par les autorités, sans résultat, à l’heure où le froid et les brouillards s’insinuent de plus en plus à l’approche de l’hiver. Entassées les uns sur les autres dans leurs abris faits de bric et de broc, elles attendent des réponses qui ne viendront probablement jamais ! Habituées qu’elles sont à la misère. Comme d’autres le sont à l’indifférence…

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