Voyage didactique


PAR EMILIE SALAMIN-AMAR

Je viens de suivre un cours accéléré en immunologie, astrologie, sérologie, épidémiologie, virologie et chiromancie. Incroyable voyage au pays des cellules du corps humain et au cœur même des grands laboratoires pharmaceutiques. A présent, je sais tout sur celui que le nomme le messager. Cependant, je sais aussi que ma vie peut dépendre d’un algorythme, ou d’une modélisation qui ne sont que des prévisions élaborées par le biais d’un logiciel, c’est-à-dire d’un robot. Malgré tout, j’ai hâte à présent de recevoir mon diplôme d’élève assidue. Les cours ont tout de même été étalés sur nonante semaines. C’est long, très long. Bien des fois, j’ai eu la faiblesse de penser que je savais tout sur le sujet. Mais pas du tout! L’enseignement s’est déroulé d’une manière peu commune, non pas en présentiel, comme on dit aujourd’hui, mais à distance, par le biais de mon petit écran. Pour une fois, la télévision était dans son rôle éducatif. Qu’est-ce qu’on a été gâtés! C’est incroyable le nombre de chefs de cliniques, de grands pontes qui ont pris sur leur temps si précieux afin de nous distiller, graphiques et chiffres à l’appui, de nous apporter la preuve de la véracité de leurs dires. La vulgarisation scientifique est loin d’être aisée. Mais, à mon grand étonnement, les éminents professeurs changeaient tout le temps, trop souvent, ils se contredisaient, se critiquaient les uns et les autres, et ce, d’un jour à l’autre. Au début, cela me contrariait énormément, puis très vite, je me suis rendu compte que cela exacerbait mon esprit critique et développait mes capacités de mémorisation. Je ne sais pourquoi l’enseignement que j’ai suivi, avec des millions d’autres téléspectateurs, ne s’intitulait pas cours de biologie avancée ou autre, mais je crois qu’il y a eu une erreur de la part des techniciens, ils ont gardé la grille et l’heure habituelle des infos. A vrai dire, pourquoi pas, l’enseignement de la médecine, c’est aussi de l’info en soi, par excellence. Et le messager, quelle découverte! Les simulations vues en vidéos sur mon grand écran en couleurs m’ont convaincue que cette trouvaille, cet engin révolutionnaire est une véritable locomotive. La tête chercheuse circule à l’intérieur de nos corps, comme s’il nous connaissait d’une manière plus qu’intime. Il dépose des petits wagonnets ici et là, sortes de bombes à retardement. Il ouvre et ferme des portes à l’intérieur de moi comme s’il en était le propriétaire. Il connaît tous mes mots de passe, tous mes sésames, jamais ne se perd pas en navigant sur mes canaux sanguins qu’il remonte parfois à contre-courant. Qui lui a donné les plans vasculaires de mon corps? Longtemps, j’ai espéré qu’il dépose dans mon cœur quelques mots d’amour afin de m’amadouer, mais j’ai attendu en vain. Par contre, il a généré une sorte de tempête, tel un rayonnement sous forme de feu d’artifice au sein de mon organisme quelque peu réfractaire. Mon taux de globules blanc a explosé, sorte de coup d’état intérieur. Querelle intestine entre le virus et ses nombreux variants, ces nouveaux gendarmes qui ont pris possession de mon corps. Mais, en écoutant les infos et en lisant la presse, je suis plus que rassurée, car il paraît que le messager est un véritable bijou scientifique. Ma formation continue n’est pas terminée, loin de là! A présent, je m’initie au grec. Je n’en suis qu’au début, j’apprends l’alphabet qui comporte 24 lettres. Quand je pense que sans cette pandémie, probablement que je ne me serai jamais penchée sur l’apprentissage du grec. Enfin, pas de cette manière. Heureusement que l’OMS a décidé de changer les noms des virus mutants. Pour l’instant, je connais déjà les dix premières lettres. Le variant anglais a été rebaptisé «Alpha», le Sud Africain «Bêta», les 2 brésiliens «Gamma et Zêta», les 2 indiens «Delta et Kappa», le péruvien «Lambda», les 2 américains «Epsilon et Iota», le mondial «Èta», le philippin «Têta». Ce qui veut dire qu’il en reste encore 14 pour arriver au bout de cet alphabet. Et après, que fera-t-on? Est-ce que le virus aura disparu ou serons-nous obligés d’apprendre l’alphabet hébraïque, arabe ou pourquoi pas les hiéroglyphes? Mais pas le chinois, de grâce, pas le chinois! Ma théière est plus que pleine, je commence à avoir le carafon embouteillé. Le chinois, c’est hyper compliqué, ils ont fait dans la dentelle. Savez-vous que leur alphabet comporte 2’500 caractères? Pas de panique, n’anticipons rien, restons optimistes, car le pire est derrière nous, n’est-ce pas? Mais, entre temps, prudence, continuons à avancer masqués. Nul n’est devin en ce bas monde, et personne ne connaît la durée du voyage. Apprenez à nager, on ne sait jamais, ça peut toujours servir lorsque l’on se trouve dans un océan de contradictions et d’incertitude.

©2021 Emilie Salamin-Amar Editions Planète Lilou (Café aux Lettres de juillet). Mots-clés: Bijou, amour, théière, rayonnement, nonante, querelle, locomotive. Thème Voyage (proposé par Fida)

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