Les Cinq Grands de la chanson française


PAR JEAN-FRANÇOIS CAVIN

Si le lied a connu son apogée dans l’espace germanique au XIXe siècle, c’est au XXe que la chanson française d’auteur a donné le meilleur. Il est peut-être hardi de mettre en regard ces deux genres ; mais ils semblent l’un et l’autre appartenir à une époque, alors que d’autres manifestations de l’art poétique ou musical perdurent à travers les siècles. Tous deux associent le texte et la musique, celle-ci amplifiant la portée de celui-là, combinent la voix et l’instrument de manière assez intime ou familière, disent beaucoup dans des pièces de forme assez courte. Mais les différences, bien sûr, interdisent l’amalgame : le lied romantique parle au cœur et atteint, dans ses œuvres les plus poignantes, des sommets de l’émotion ; la chanson française, plus légère et souvent plus intellectuelle avec ses tendances satiriques, voire contestataires, n’a pas la même profondeur et, même dans le registre de la tendresse, apporte plutôt le sourire que les larmes. Une autre différence réside dans l’existence, en France, de l’auteur-compositeur-interprète, personnage ignoré dans le monde du lied ; cela tient-il à l’ouverture des caf’conc’ parisiens, rebaptisés cabarets à la grande époque de la chanson ? Quoi qu’il en soit, la personne de l’auteur-compositeur-interprète, incarnant l’oeuvre sous tous ses aspects, lui donne une présence particulièrement prononcée.

En évoquant les plus grands noms de la chanson française, nous nous limitons à ces artistes complets qui l’ont particulièrement marquée. Nous ne citerons donc pas d’inoubliables interprètes, Juliette Gréco, Edith Piaf, Serge Reggiani, Yves Montand et d’autres. Nous ne mentionnerons pas non plus au tableau d’honneur des chanteurs qui ont illustré le genre, mais sans être d’importants auteurs : par exemple Boris Vian, parolier certes, et quel parolier ! mais non compositeur ; ou Gilbert Bécaud, qui à l’inverse compose parfois la musique de ses chansons, mais sauf erreur jamais les paroles ; ou Henri Salvador, dont la dégaine chaloupée et rigolarde nous amuse et dont les chansons, parfois lourdement populaires, parfois d’une belle tendresse (on cite volontiers Syracuse, Une chanson douce, Le jardin d’hiver) restent dans nos mémoires, mais dont le texte n’est jamais de lui ; ou Claude Nougaro, bien à regret car il a attaché son nom à de parfaites réussites (Cécile, ma fille, Le Jazz et la Java, Je suis sous…, Le Rouge et le Noir, et par-dessus tout Le Cinéma, avec cette attaque impérissable : Sur l’écran noir de mes nuits blanches où je me fais du cinéma…), mis en musique le plus souvent par Michel Legrand ou Jacques Datin.

Au pied du podium

On peut saluer plusieurs artistes qui ont présenté de très bonnes chansons, sans toutefois mériter une place à notre panthéon. Anne Sylvestre a écrit des choses fines et mélodieuses, mais sans la force qui vous transporte. Henri Dès, imbattable dans sa compréhension de l’univers enfantin, a choisi un genre qui limite son inspiration. Charles Aznavour a occupé une place considérable, ne serait-ce que par la longévité de sa carrière en scène, et aussi en écrivant beaucoup de chansons que d’autres ont interprétées ; mais on lui doit souvent les paroles, rarement la musique, et sa manière se complaît dans une certaine monotonie qui n’atteint guère les sommets, à l’exception de Je m’voyais déjà, Les Comédiens, La Bohême (tous deux dont la paternité est partagée avec Jacques Piante), Tu t’laisses aller. C’est aussi le petit nombre de vraies réussites qui nous empêche de placer Barbara au plus haut : Nantes, Göttingen, Dis, quand reviendras-tu, L’Aigle noir, c’est très bon, ce n’est pas beaucoup. Tout bien considéré, et après quelque hésitation, il en va de même pour Léo Ferré ; ce n’est pas que sa posture de vieil anar pathétique nous déplaise – il peut y avoir un art anar – ou que nous le reléguions à cause des épouvantables bouêlées qui lui tenaient lieu de chant à la fin de sa carrière ; mais beaucoup de chansons qui ont fait son succès sont dues à la collaboration d’autrui, ou composées sur les textes de poètes célèbres ; entièrement de son cru et approchant la perfection, nous voyons Jolie môme, Les amoureux du Havre, Thank you Satan et pas beaucoup d’autres. Rareté plus marquée encore du côté de Guy Béart, de l’éphémère Maxime Le Forestier, de Jean Ferrat, de Renaud et plus récemment de Bénabar.

Est-il injuste de retenir comme un des critères du jugement le nombre des productions de la plus haute qualité? Peut-être, mais il nous semble que les grands maîtres dominent leur art par la richesse de leur création, et non par le fait d’un seul chef-d’œuvre. Alessandro Marcello a écrit, dans son concerto pour hautbois , un adagio insurpassable ; cela ne suffit pas à en faire un des phares de la musique universelle. Et l’on n’entre pas dans la légende du tennis en ayant gagné une seule fois Wimbledon.

Les Cinq

Par ordre chronologique, d’abord Gilles. Ce n’est pas par l’effet d’un patriotisme cocardier que nous l’élisons ; il serait d’ailleurs tout aussi faux, inversement, d’en minimiser le rang à cause d’une pudeur nationale mal placée. Gilles, en scène avec Julien dans les années trente, a renouvelé la chanson française, un peu engluée dans le comique troupier ou la romance à la guimauve. Historiquement, Dollar a marqué une étape, même si ce n’est pas la meilleure des chansons engagées, et le succès du Vaudois de Paris fut énorme. Puis, dans la longue et délicieuse liste des créations de notre homme, on déguste bien sûr la saveur unique des croquis vaudois ; mais cela ne doit pas faire oublier de nombreux bijoux créés dans d’autres registres. Dans le genre tendre-coquin, J’te veux, tu m’veux est une perle ; Les vieux enfants aussi,sur un ton taquin voilé de mélancolie ; avec originalité, Les peuples du vent célèbrent fortement la fraternité des hommes de l’océan et des hommes de la montagne dans la rudesse et la fierté de leur vie ; Les bonnes sont une satire parfaite de la bourgeoisie, et Un amour en Italie dépeint de manière hilarante la famille traditionnelle de la Péninsule, avec la mamma, le cousin séminariste et Giuseppe avec sa moto. N’oublions pas les plus grands succès : A l’enseigne de la fille sans coeur est parfaitement troussée, si l’on ose dire ; Les trois cloches, tube des tubes, n’en est pas moins une belle et dense description de la destinée humaine ; et si le héros s’appelle Jean-François Nicod, son prénom n’est pas pour nous déplaire.

Charles Trenet a procédé à la naturalisation française du swing américain : quelle étape dans les annales de la chanson ! Et ses mélodies s’envolent, juvéniles et bondissantes. Mais on lui doit aussi des textes d’une merveilleuse fantaisie. Avant lui, jamais La mer n’avait si gracieusement dansé ; il nous révèle que les canards parlent en anglais dans Le jardin extraordinaire ; il réinvente l’astronomie dans un ciel où Le soleil a rendez-vous avec la lune. Imagination, tendresse, humour, et tout cela dans la bonne humeur : Y a d’la joie !

Héritier peut-être des troubadours, avec sa simple guitare et son parler aux inflexions occitanes, Georges Brassens est pétri d’humanité. Il chante l’amour, souvent bien charnel (mais aussi Jeanne), l’amitié – Les copains d’abord –, l’authenticité – Auprès de mon arbre – et offre l’éternité à L’Auvergnat pour sa bonté d’âme. L’éventail de son inspiration est large, de la romance des Amoureux des bancs publics à la gaillardise du Gorille, de l’esprit libertaire – La non-demande en mariage – ou contestataire – Les trompettes de la renommée – à la gourmandise du verbe – il se délecte de la verdeur de notre langue dans La ronde des jurons. Comme son compère Villon, il aime badiner avec la mort, en évoquant avec nostalgie Les funérailles d’antan ou en formulant sa Supplique pour être enterré à la plage de Sète, lieu béni où l’on passe sa mort en vacances. Autant de chefs-d’œuvre, et on en citerait sans peine des dizaines d’autres. On admire en général les textes de Brassens pour leur originalité, leur piment, leur bienfacture aussi. Or il ne faut pas sous-estimer sa musique ; sous son apparente simplicité (c’est d’ailleurs la qualité d’une bonne chanson que de vous rester tout de suite en tête), elle recèle bien des subtilités de rythme et surtout d’harmonie.

Comme interprète, Jacques Brel nous impressionne par sa présence, mais nous agace un peu par son perpétuel pathos ; c’est l’homme qui vous dirait « Apporte-moi mes pantoufles » sur le ton de l’apocalypse. Oublions ce travers et admirons ses émouvantes évocations des Flandres – Le plat pays, Amsterdam, Les Flamandes –, son sens du tragique de l’existence – Les vieux, Le moribond –, ses déclarations d’amour, passionnées ou drôlatiques – Ne me quitte pas, Madeleine, J’vous ai apporté des bonbons. Avec tant d’autres, ce sont de belles et fortes chansons.

Serge Gainsbourg aurait dit de lui-même qu’il devait sa célébrité non à son œuvre, mais à son personnage. Cette phrase témoigne de son intelligence, mais elle est trop modeste (ce qui est encore un signe d’intelligence…). Car de l’intelligence, il y a en beaucoup dans la manière du fumeur de Gitanes. Dans sa façon de jouer avec les mots : Couleur café, La javanaise… Et aussi dans son art de renouveler le genre ; car après tant de célébrités ayant triomphé grâce à des couplets bien ciselés et des mélodies bien dessinées, et après avoir fait de même avec par exemple – et fameux exemple ! – Le poinçonneur des lilas, il fallait trouver un autre ton. Et c’est cette désinvolture (très apprêtée!), ce négligé (très calculé) de la versification et de la phrase musicale, parfois sous influence afro-cubaine ou reggae, qui sont sa marque de fabrique ; pensons à Je t’aime, moi non plus, Harley Davidson, Sous le soleil exactement et bien d’autres.

Merci aux cinq Grands et aux autres auteurs, moins notoires, des vers et des airs que nous fredonnons si volontiers ; ils nous offrent, en la chanson française, une gracieuse amie qui nous accompagne dans les jours de mélancolie et dans les jours de bonheur, qui est chose légère.

Article paru dans “La Nation” No 2182 du 27 août 2021

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