Par le petit bout de la lorgnette – Carl Maria Weber, « affinités » passagères ou confirmées avec Michel Simon et Thomas Mann …


PAR SANTO CAPPON

Le 22 septembre 1938, l’écrivain essayiste et pédagogue allemand Carl Maria Weber (1890-1953) expédia une carte postale, adressée à l’ « Hotel-Pension Imperial » de Berlin, Kurfürstendamm 181 (image de Une: document inédit ©Santo Cappon). 

Il en ressort que Michel Simon s’y était trouvé, quelques jours auparavant. Mais Weber perdit sa trace, car le courrier qu’il lui avait adressé précédemment, lui a été réexpédié par ce même hôtel. Avec insistance, Weber chercha sous la forme de cette requête écrite, à connaître par conséquent le nouveau point de chute de l’acteur, voire même l’adresse où on pourrait l’atteindre. 

Il insista sur le caractère très urgent de sa demande.

Mais qu’est-ce qui pouvait donc relier ces deux êtres que rien, absolument rien ne prédisposait apparemment à se rencontrer ? 

Constatons que Michel Simon avait pris l’habitude d’aller à Berlin, pour y retrouver ses marques à plusieurs titres : on le voyait souvent à la brasserie Hofbräuhaus ainsi que dans les bordels de la ville, où il avait rencontré un travesti blond parlant le dialecte suisse-allemand. Ce jeune homme avait sans doute dû lui rappeler cet autre auquel il s’était lié adolescent, à Genève, mais qui mourra prostitué et dans la misère.    

Simon assumait en effet une sexualité spontanée aux aspects variés, incluant des relations homosexuelles de circonstance. 

Weber était quant à lui un homosexuel affirmé, au plan intellectuel et par le biais de sa création littéraire. Ayant défini jusqu’à les sublimer, les contours de cette orientation distincte. Notons toutefois qu’il craignait, en tant que tel, de se faire remarquer par les autorités nazies. Au point de terminer le texte de la présente carte postale adressée à l’hôtel-pension  Imperial , par un vibrant « Heil Hitler! » Alors qu’idéologiquement rien ne le prédisposait à une quelconque adhésion au national-socialisme, lui le pacifiste et l’expressionniste de toujours. 

A cette époque-là, il vivait à Marquartstein (Haute-Bavière), où il enseignait dans une école privée, laquelle sera nationalisée par le Troisième Reich en 1942. Une fois encore Weber craindra d’être inquiété, arrêté, voir déporté. Raison pour laquelle il adhérera au parti nazi (NSDAP), croyant ainsi se mettre à l’abri.

Revenons à Michel Simon, dont on peut supposer qu’il fit la connaissance de Carl Maria Weber à la faveur de leurs postures communes, orientées vers la sexualité entre hommes. Car Weber était d’ores et déjà bien connu, non pas au contact du cinéma et de ses acteurs, mais en vertu de son lien « particulier » avec Thomas Mann. 

Avant la Première Guerre mondiale et en tant qu’étudiant à Bonn, Weber s’était déjà intéressé à Thomas Mann, et l’avait invité aux « readings » (lectures) de ses propres poèmes. Dans un journal il avait encensé « La Mort à Venise », que son auteur avait publiée en 1911. Toute leur vie ils maintinrent un contact épistolaire. Même s’ils étaient esthétiquement et politiquement opposés, ils trouvaient le moyen de se retrouver sur la base de leurs affinités homosexuelles.

Raison pour laquelle Thomas Mann avait adressé une lettre à Carl Maria Weber, dont le nom de plume était « Olaf ». Cette lettre du 4 juillet 1920 deviendra célèbre, au vu des justifications profondes que Thomas Mann y donne pour avoir écrit « La Mort à Venise ».

A noter en l’occurrence, que Mann nourrissait alors des sentiments amoureux pour un certain « Klaus ». Cela lui posait un problème intérieur qui le poussait à s’auto-justifier tout en exaltant ses propres états d’âme, afin de mieux en fixer les limites. 

Dans cette fameuse lettre, il précise à Weber que toute passion amoureuse ne peut être que destructrice, et qu’il convient de sublimer les amours interdites. Qu’il faut faire une distinction entre la dimension « pathologique » (sic) du désir pour le même sexe, et les points de vue symbolique, spirituel et culturel de ce type d’inclination. Il insiste en outre sur le fait que pour s’affirmer en tant qu’homme, on ne doit pas nécessairement s’intéresser aux femmes. Et que l’hyper-masculinité appartenant à la sphère des héros et des guerriers, l’affirmation de soi peut aussi passer par l’homoérotisme. Référence faite à la Grèce antique et au « couple » Socrate-Alcibiade.

Sauf que là tout finit très mal : au terme de « La Mort à Venise » (Der Tod in Venedig), Gustav Aschenbach meurt dans les miasmes du choléra, avec la vision idéalisée d’un éphèbe, à l’horizon d’un jour qui s’éloigne en tremblant.  

Ce type de mortification aboutie, Carl Maria Weber le vivra jusqu’à la lie : après la guerre il devra se justifier auprès des forces américaines d’occupation, en raison de son adhésion au parti nazi, eût-elle été de circonstance. Rien ne lui sera pardonné, en fin de compte. Pour avoir payé si cher son désir de survie dans une Allemagne persécutant les homosexuels, il finira par sombrer dans l’extrême pauvreté. Jusqu’à disparaître en 1953 à la suite d’un accident cardiaque lié à la sous-alimentation.

Ainsi donc. Carl Maria Weber fut ce chantre d’une homosexualité fantasmée, qui mourut aussi tragiquement que le héros de « La Mort à Venise ». L’un et l’autre ayant voulu rester fidèles à leur nature profonde. L’un succombant au choléra, l’autre pour avoir fréquenté la peste brune. Tel fut pour eux le prix de la Beauté qu’ils avaient idéalisée, en tant qu’éternel substitut aux interdits de la société. Cette beauté absolue, ils voulurent l’un et l’autre la suivre du regard jusqu’au terme de leur existence.

 

     

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