Par le petit bout de la lorgnette – Alexandre Cingria, entre les lignes du temps


PAR SANTO CAPPON

Voici une liasse de vieux papiers que leur probable élimination m’encourage toutefois à examiner encore. Paperasse que j’ai découverte dans le circuit privé au hasard d’une recherche fiévreuse mais sans but précis. Documents sans doute imputables à d’illustres inconnus. Un passé peu significatif qui remonte en surface car je le convoque sans la moindre conviction, sans qu’un intérêt précis ne justifie ma démarche. Sait-on jamais. 

Sauf qu’au bas d’une de ces lettres non datée et au contenu anodin, une signature dépourvue de prénom se dégage néanmoins de la masse :  » Cingria « . En haut à droite, un lieu d’origine sans date précise paraît de surcroît être lié à ce patronyme : « La Belotte, mercredi » :

Ma  demoiselle,

Je passerai demain jeudi à votre pension vers 6 heures et quart pour que nous nous entendions au sujet de vos travaux. Si vous n’y êtes pas, veuillez me laisser un mot à la pension. Je vous dirais bien de me téléphoner mais mon téléphone est en réparation jusqu’à la fin de la semaine. Recevez mes respectueux sentiments.                  Cingria

Qui est cette « demoiselle » ? Nous ne le saurons jamais. En quelle année cette lettre a-t-elle été écrite, nous ne le découvrirons pas davantage. Et pourtant, le « Cingria » en question se rappelle à notre souvenir : 

Alexandre Cingria (1879-1945) est une personnalité qui marqua son époque de différentes manières : artiste peintre, décorateur, dessinateur, critique d’art et écrivain vaudois, originaire par son père de Raguse (aujourd’hui Dubrovnik). 

Car dans cette lettre il s’agit bien de lui. Son écriture l’atteste. Car c’est à la Belotte (canton de Genève, au bord du lac) qu’il habita dans la première partie de sa vie : son père Albert y avait acheté une ancienne ferme en 1897, pour en faire une résidence d’été afin de loger la famille. A sa mort en 1913, elle fut léguée à son fils Alexandre, qui y vécut un temps avec son épouse Berthe (née Wanner, décédée en 1916). Au Tessin en hiver, à la Belotte en été, et ce jusqu’en 1920. Le nom qu’Alexandre donna à cette propriété est particulièrement intriguant : « la Taupinière » …  Il se trouve, soit dit en passant, que C.-F. Ramuz, ami d’Alexandre, y séjourna parfois, notamment à l’été 1906. Quant au frère d’Alexandre, l’écrivain poète et musicien Charles-Albert Cingria (1883-1954), il avait l’habitude de louer pour l’été à la Belotte, un cabanon de pêcheur jusqu’en 1917.

Alexandre Cingria fut un artiste renommé. Catholique convaincu, il avait une dent contre les protestants. Mais pas que. Fervent partisan de Charles Maurras (1868-1952), il annexa au passage son antisémitisme. Notons à ce sujet que de 1911 à 1914, Cingria fut le rédacteur en chef d’une revue, « les Idées de demain », qui atteignait notamment des médecins et des juristes. Cingria y publia un manifeste contenant entre autre « la lutte contre les Juifs », ainsi que plusieurs articles antijuifs.

Dans le prolongement de cela, notons par ailleurs qu’une bonne partie des actions liées à la vie culturelle suisse romande dans les années 30, se retrouveront dans l’orbite maurrassienne. On peut en premier lieu citer les collaborateurs du « Pilori » et de l’Union Nationale chère à Georges Oltramare. Mais pas que.

A propos de Maurras et de la Suisse : bien qu’anti-germanique, cet homme dont les idées rejoignaient pour beaucoup celles véhiculées par la doctrine nazie, reçut en 1937 le soutien déclaré d’un nombre étonnant de grands intellectuels et artistes suisses, au nombre desquels on retrouve Alexandre Cingria. 

Pour preuve, dans son journal du 16 mars 1937, l’Action Française publia un hommage suisse à Charles Maurras. Hommage saluant au passage « le rayonnement universel de sa pensée, la grandeur de son caractère, à l’occasion de son jubilé littéraire et de son incarcération » (ndlr, il fut incarcéré à la prison de la Santé sous le Front populaire, du 29 octobre 1936 à juillet 1937). Ces personnalités suisses de tout premier plan lui adressèrent même, dans cet article, « l’hommage de leur sympathie reconnaissante ».

Parmi les signatures de ces Suisses, des noms bien en vue. Notamment liés à la vie musicale : Samuel Baud-Bovy, chef d’orchestre – Henri Gagnebin, directeur du Conservatoire de Genève – Emile Jacques-Dalcroze, compositeur – Frank Martin, compositeur – André-François Marescotti, compositeur. En prime, d’autres « grosses pointures », dans d’autres domaines : Fred Boissonnas, photographe – Noël Fontanet, dessinateur du Pilori – René Auberjonois, artiste peintre – Alexandre Cingria – C.-F. Ramuz, homme de lettres – Pierre Favarger, avocat et Conseiller national – Georges Oltramare – René-Louis Piachaud – Edgar Junod, directeur de la Tribune de Genève – Charles Fournet, écrivain (qui fut mon professeur de lettres dans les années soixante) etc. etc.  80 noms au total.

Quand on se rappelle qu’à partir de 1940 Charles Maurras soutiendra le régime de Vichy, sa législation antisémite puis sa Milice de sinistre mémoire, on ne peut que constater, rétrospectivement, où la haine des nationalistes contre les gens de gauche, les dreyfusards et les défenseurs de la République, allait pouvoir entraîner certains esprits fourvoyés. 

       

Collection Santo Cappon.

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One Response to “Par le petit bout de la lorgnette – Alexandre Cingria, entre les lignes du temps”

  1. Alexandre Bidaud 16 septembre 2022 at 07:41 #

    Un clin d’œil à ‘la découverte’ de liasses de paperasses de Santo Capon et à l’artiste Alexandre Cingria – grand créateur de vitraux à la dalle de verre dans le Groupe de Saint-Luc – que j’aime beaucoup.

    Carte postale Adressée au
    .. Capitaine Schluep
    En campagne

    Genève, 8 avril 1943

    Cher ami,

    Nous pourrions dîner à Lausanne ensemble le lundi 15 avril et aller ensemble voir Morax le 16.
    Je pense être à Morges à partir de mardi soir.
    Écrire poste restante Morges.
    Je me réjouis de vous voir.
    A bientôt

    Cingria

    P.-S Au recto, une très charmante gouache

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