Rome et Carthage


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Signée Credit Suisse, cette publicité de deux pages parue dans la presse dominicale: « Roger never retires – Nous nous réjouissons de jouer encore longtemps à tes côtés ». La banque affronte de graves difficultés, elle a vu son cours en bourse s’effondrer, mais elle dépense des dizaines de milliers de francs pour honorer l’annonce de la retraite d’un joueur de tennis. Sur le site de Credit Suisse, un commentaire accompagne les cris de la pleureuse. Il est formulé en anglais avec un accent américain à couper au couteau.

Américain, l’est aussi le robot chirurgien DARPA qu’utiliseront les hôpitaux suisses pour opérer des patients. Comme l’est l’avion de combat F-35 choisi par l’armée suisse au mépris des élémentaires droits démocratiques de la population, privée de référendum malgré un nombre de signatures suffisant. En dépit également de l’élémentaire raison d’Etat car la France était aussi sur les rangs avec son Rafale. Elle a dû se rendre à l’évidence. L’amende qui pèse sur UBS à Paris ne fait pas le poids face aux arguments du rouleau compresseur américain. « Tu as tiré la leçon des fraudes fiscales massives révélées par les Panama Papers? Si tu ne prends pas mes F-35, je lance tous mes avocats à tes trousses! »

Il y a quelques jours, le correspondant d’infoméduse à Paris, envoyait au soussigné le courriel suivant: «Envisages-tu un papier au sujet de la guerre en Ukraine ? Ce qui m’inquiète le plus, c’est l’américanisation croissante de notre société. Nous devons aux USA une bonne partie de tous nos tourments. A combien s’élève le nombre de morts dans toutes les guerres qui ont éclaté, depuis plusieurs décades, à cause de la voracité des USA?».

J’ai répondu à mon confrère Yann Le Houelleur que je me fais aussi souvent cette réflexion sur l’américanisation croissante de nos sociétés. Elle se vérifie depuis un siècle, quand est morte la vieille Europe. Mais depuis la guerre du Vietnam, l’idée de cette suprématie est contestée tant dans les milieux économiques qu’au sein de l’intelligentsia occidentale, en totale contradiction avec l’évolution réelle de la société. « Le Déclin de l’empire américain », titre d’un film québécois qui avait fait grand bruit en 1986, ne semble pas encore parvenu à son stade ultime.

En réalité, l’Amérique n’a peut-être jamais été aussi puissante. Omniprésents, les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) conditionnent nos vies du réveil au coucher. Et que dire des lubies des grands constructeurs? Aux portes de Berlin, le concepteur d’automobile électrique Elon Musk s’apprêterait à retirer ses billes de l’usine géante qu’il a à peine construite. Comme ça, sur un coup de tête. Des dizaines de milliers de personnes risquent de se retrouver sur le carreau.

La situation mondiale me fait penser à Rome du temps où l’empire réduisait en ruines fumantes son pire ennemi, Carthage. Il est vrai que l’histoire est en mouvement perpétuel et que les Carthage actuels n’ont peut-être pas dit leur dernier mot. Faut-il vraiment le souhaiter? Le pire est bien là: nous sommes tellement dépendants d’un mode de vie que nous ne saurions pas par quoi le remplacer.

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