En France, un imbroglio politique plus fort que jamais


YANN LE HOUELLEUR, à Paris, texte et photos

A dix jours du coup d’envoi des Jeux Olympiques, rien n’est joué en matière politique et il faudra avoir l’esprit sportif pour arriver à mettre tout le monde d’accord. Pourtant, au soir du second tour des élections législatives, chacune des grandes formations politiques peut s’estimer avoir progressé ou… regagné du terrain.

Mais avant de pousser plus loin le bouchon de la réflexion, soulignons  – ce que n’ont pas vraiment fait les observateurs politiques – un délicieux paradoxe. C’est le Rassemblement national (RN) qui en recueillant une victoire inespérée aux élections européennes, le 9 juin, a déclenché la colère du président Emmanuel Macron, lequel a décidé, sur le champ, de dissoudre l’Assemblée nationale. Pourtant, au soir du second tour des élections législatives, un mois plus tard, le RN n’a pu savourer la victoire attendue. Plusieurs sondages avaient prévu une forte moisson de sièges en sa faveur et le RN sera loin d’avoir obtenu une majorité absolue pour prétendre propulser son président national, le jeune (28 ans) Jordan Bardella, au poste de Premier ministre.

Délicieux paradoxe

Si celui que ses contempteurs qualifient abusivement de «parti d’extrême droite» restera quelque peu à l’écart du pouvoir, c’est parce que tous les partis de gauche ont constitué une alliance baroque : le Nouveau front populaire (NFP), agitant le spectre du fascisme, est devenu le premier bloc à l’Assemblée nationale alors que Renaissance, le bloc défendant les couleurs assombries d’Emmanuel Macron, se contente désormais de la deuxième place. Autre «délicieux paradoxe», dont journalistes et observateurs vont se régaler : honni par une énorme majorité de ses compatriotes, Macron a sauvé les meubles, et plusieurs de ses lieutenants estiment qu’il restera le maître des horloges. L’un des piliers de «la macronie», Sylvain Maillard, a fait montre d’arrogance en déclarant, sur le plateau de CNews : « Nous ne travaillons pas avec le Front Populaire, de même nous ne travaillons pas avec le Rassemblement national.»

Chacune des grandes formations politiques peut s’estimer avoir progressé ou… regagné du terrain.

A l’heure où cet article était en cours de rédaction, des estimations émanant d’un institut spécialisé accordaient un total de 180 sièges (sur 557) aux macronistes contre environ 200 au NFP. Comment dans ces conditions Emmanuel Macron pourrait-il obtenir une majorité claire et stable pour gouverner la France et faire voter ses réformes ? Et avant tout, à qui va-t-il confier les clefs de Matignon, appellation couramment donnée au Premier ministre ? En réalité, c’est la première douloureuse décision que va devoir prendre Macron. Ici même, nous arrivons au cœur du débat : le Nouveau Front populaire réunit des partis aussi divers et même dissonants que la France Insoumise, en réalité une formation d’extrême gauche, le Parti socialiste, le Parti communiste ainsi que la NPA, le nouveau parti anticapitaliste. L’architecte de cette coalition, Jean-Luc Mélenchon, admirateur de plusieurs dictatures latino-américaines, a enfin pris sa revanche sur Emmanuel Macron qu’il espérait battre lors des élections présidentielles en 2017 et en 2022. « Le président de la République a le devoir de nommer Premier ministre un représentant de notre camp » s’est empressé d’éructer, dimanche soir, cet excellent orateur.

Règlements de compte

A n’en point douter, Macron espère voir imploser, à court terme,  un bloc aussi hétéroclite dont plusieurs des leaders ont des positions incompatibles et ne vont pas tarder à se tirer dans les jambes. Qu’y a-t-il de vraiment commun entre Jean-Luc Mélenchon et l’ancien président François Hollande qui s’est fait élire député de la Corrèze sous la bannière du NFP ? Du temps où il était président, Mélenchon qualifiait méchamment Hollande de « capitaine de pédalo » et par ailleurs Hollande ne se doutait pas que son ministre de l’Economie Emmanuel Macron profitait de ses hautes fonctions pour tisser dans le plus grand secret un faisceau de relations destinées à financer sa future campagne électorale. On le voit : la politique à la française, désormais, se réduit plutôt à des règlements de comptes plutôt qu’à un réaménagement lucide des paramètres de gouvernance associant espérance et lucidité.

Or, cédant à la pression de ses composantes les plus extrêmes, le NFP a échafaudé un programme qui, en matière économique, conduirait à la ruine une France shootée à l’endettement, considérée par beaucoup comme l’homme malade de l’Europe. Mélenchon et ses alliés ont fait miroiter une forte augmentation du SMIC (salaire minimal) qui devrait passer à 1600 euros mensuel et toute une série de mesures sociales. Pour mener à bien ces promesses irréalistes, ils auraient recours à une bonne vieille recette chère à la gauche, à savoir une montée en flèche des impôts et une taxation accrue des grandes fortunes.

«C’est oublier que les investisseurs n’ont pas attendu les élections pour placer leur argent à l’étranger», réagit David, un jeune parisien qui travaille dans la jungle de la Finance. Et ce militant du RN ajoute : «De toute manière, la France doit limiter son endettement en vertu des règles édictée par Bruxelles et si elle commet des impairs, elle ne pourra plus emprunter sur les marché.» Quant à la hausse des impôts et des charges sociales, elle grèvera l’avenir de milliers de petites et moyennes entreprises dans un pays où le nombre de faillites ne cesse de s’accroître dangereusement. Autrement dit, la marge de manœuvre de la gauche risque d’être archinulle. Nombre de Français se rendront compte qu’ils auront été escroqués par des faiseurs de miracles, ils auront alors la possibilité d’exprimer leur ras-le-bol à l’occasion de l’élection présidentielle en 2027. Pour le RN, qui ne se sera pas brûlé les ailes en soutenant Macron, ce pourrait être l’occasion rêvée pour canaliser une telle déception en espérant emporter la mise…

Macron espère voir imploser un bloc hétéroclite dont des leaders ont des positions incompatibles.

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