Notre entretien avec Benoît Junod, fils du médecin humanitaire Marcel Junod.
– Est-ce que ton enfance s’est déroulée à Genève ?
Écoute, ça dépend. Je suis né à Londres et j’ai passé les six premiers mois de ma vie chez ma marraine à Peterborough dans les Midlands. Ma mère était très anglophile et comme mon père était au Japon à la fin de la guerre, elle a décidé d’accoucher à Londres pour que je puisse obtenir la nationalité britannique.
Donc, j’ai gardé la double nationalité, suisse et britannique, jusqu’à mon entrée au Département des affaires étrangères. Car, en tant que diplomate, on ne peut pas avoir deux nationalités : on doit en choisir une seule. J’ai donc dû renoncer à ma nationalité britannique.
Le seul problème de mon enfance, c’est que mon père était extrêmement occupé. Il avait en fait deux casquettes : il était vice-président du Comité international de la Croix-Rouge et chef du département d’anesthésiologie à l’hôpital cantonal. Il travaillait dix-huit heures par jour.
C’est à Londres que je suis devenu totalement bilingue, en français et en anglais. Et je me débrouillais en italien, car ma grand-mère était génoise. Nous avons aussi vécu en Chine. Mon père, après la guerre, n’ayant plus de travail au CICR, était allé voir Maurice Pate, directeur de l’UNICEF, à New York. Il lui a proposé de devenir chef de mission pour la Chine. Nous avons d’abord vécu à Pékin, ensuite à Nankin, et nous y sommes restés jusqu’à ce que Mao prenne le pouvoir, ce qui a mis fin à la mission.
Tu vois, j’ai eu une enfance un peu ballotée d’un pays à l’autre, mais une enfance heureuse. Ma mère était une personne exceptionnelle, d’une grande intelligence, surtout émotionnelle. Et même si mon père était surchargé, il trouvait encore du temps pour moi. Ce furent de très belles années.

– Quel âge avais-tu quand ton père est mort?
Mon père est mort quand j’étais encore très jeune. Lui-même avait perdu son père à l’âge de 14 ans. Mon père est mort en 1961 et je suis né en 1945, donc, tu vois, j’avais à peu près le même âge. Naturellement, cela laisse un vide immense. J’ai toujours regretté de ne pas avoir pu profiter davantage de son expérience et de sa sagesse.
Heureusement, il a écrit un livre, Le Troisième Combattant, qui est un témoignage de tout ce qu’il a vécu: la guerre d’Éthiopie, la guerre civile espagnole, la Seconde Guerre mondiale… Ce livre a été pour lui une manière de transmettre son expérience. Et moi, j’en ai été le premier bénéficiaire. Le livre est encore aujourd’hui mis à la disposition des jeunes délégués du CICR. Mais l’absence de mon père m’a profondément marqué et m’a terriblement manqué.
J’étais bien sûr très tenté de suivre les traces de mon père et de travailler pour la Croix-Rouge, mais je savais que c’était impossible. Il avait laissé une empreinte tellement forte, il était si connu, que je serais resté à jamais « le fils de mon père ». Je n’aurais pas été reconnu pour moi-même. C’est précisément pour cette raison que j’ai choisi de prendre une autre voie, afin d’exister par moi-même. C’est ainsi que j’ai décidé de faire une carrière comme diplomate suisse.
– Pourquoi, selon toi, le CICR a-t-il envoyé ton père au Japon plutôt qu’ailleurs?
Parce qu’il était déjà un délégué expérimenté. Il avait fait ses preuves : Éthiopie, guerre civile espagnole… C’était la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le choix s’est logiquement porté sur lui. Il est parti sans savoir que le Japon allait subir une bombe atomique. Il a pris le Transsibérien et mis trois mois pour arriver là-bas. En Manchourie, il a vu des prisonniers américains et anglais détenus par les Japonais, dont le général Wainwright, héros de Corregidor, et Percival. Quand il est arrivé au Japon, il a pu annoncer qu’ils étaient encore en vie — une nouvelle cruciale pour les Américains.
Plus tard, quand il a demandé aux Américains d’envoyer 15 tonnes de matériel de secours pour Hiroshima, ils ont tout de suite accepté. Ils avaient confiance en lui. Ils voulaient même lui remettre la Medal of Liberty, l’une des plus hautes distinctions américaines. Mais comme il était encore sous les drapeaux suisses, il n’a pas pu accepter une décoration étrangère. Le juriste du DFAE, Bindschedler, m’a dit, bien des années plus tard, qu’il regrettait cette décision, mais que c’était conforme aux règles en vigueur.
– Combien de temps ton père est-il resté au Japon ?
Il est arrivé le 9 août 1945, juste après Hiroshima et juste avant Nagasaki. Il est resté jusqu’en avril 1946. Il s’occupait des prisonniers alliés. C’était un chaos total. Il n’y avait pas de listes, pas d’archives, contrairement aux Allemands qui tenaient des registres précis. Les Japonais n’avaient pas signé les conventions de Genève. Mon père travaillait jour et nuit, sans relâche. Il est rentré en Suisse en avril 1946. J’avais six mois quand il m’a vu pour la première fois.
Il est mort à 57 ans. On ne saura jamais si c’était dû à l’exposition aux radiations, ou à autre chose. Mais 57 ans, c’est jeune.
— Si tu pouvais poser une question à ton père aujourd’hui, que lui demanderais-tu?
Je lui demanderais ce qu’il faudrait faire pour arrêter ces guerres. Ces guerres idiotes, absurdes, comme celle en Ukraine, celle qui pointe entre l’Inde et le Pakistan, ou encore au Proche-Orient. Le monde est arrivé à un point où le bouillonnement de tensions est tel que je crois que je lui demanderais, au fond : « Que penses-tu qu’on puisse faire ? » Mais je crois qu’il n’aurait pas de réponse. Parce qu’on est désarmé face à l’horreur.
— As-tu une idée de regret qui pourrait t’habiter en fin de vie ?
Regretter ne sert à rien. Ce qui a eu lieu, a eu lieu. Ce qui va se passer, on ne sait pas, mais cela se passera, de toute façon. Il faut être philosophe. Si on peut influencer les choses, il faut le faire de manière positive. Mais parfois, il est peut-être encore plus important de ne pas influencer que d’influencer négativement. Regretter est inutile…
Propos recueillis par Zhenishbek Edigeev



