Pèlerinage à Argenteuil (3/3) – Bienvenue dans «la Maison de Monet !»

C’est à Argenteuil que le chef de file des impressionnistes a peint le plus grand nombre de tableaux de toute sa carrière. La maison où il a vécu fournit aux visiteurs maints témoignages permettant de comprendre les raisons pour lesquelles ils ont à la fois tant choqué leurs contemporains avant de remporter un immense succès.

Photo YLH

PAR YANN LE HOUELLEUR, à Argenteuil

Pour les amateurs d’art, Argenteuil, une ville de 100.000 habitants proche de Paris, est riche de belles histoires et de saisissantes trajectoires. Alors qu’il était encore un bourg niché au milieu de champs d’asperges et de vignes, à la seconde moitié du 19èmesiècle, Argenteuil accueillait de curieux personnages qui venaient planter leur chevalet sur les rives de la Seine. Ces artistes, des impressionnistes, ont révolutionné la peinture.

La France et plus particulièrement Paris subissaient des transformations radicales, dans tous les domaines, en raison de la révolution industrielle qui battait son plein. Moteur de cette révolution : le chemin de fer.  Partout où il déroulait un ruban de fer et de bois, d’irréversibles  bouleversements se produisaient. Alors, à Argenteuil comme ailleurs aux portes de Paris, champs, vergers et vignes se  mirent à rétrécir à vue d’œil. Des cheminées d’usines commencèrent à souiller et même obscurcir le ciel. Au gré des soupirs et râles de machines devenues infernales, elles produisaient des automobiles, de la levure, des denrées alimentaires, etc. Elles attiraient des milliers d’ouvriers en quête de travail qui occupaient des «cités-jardins» conçues par un patronat réputé paternaliste pour les loger mais aussi les surveiller de près.

Pourtant, dans l’imaginaire des familles aisées et bourgeoises résidant à Paris, Argenteuil était un petit paradis grâce à cette même Seine sur les rives de laquelle on pouvait s’initier à la baignade, à la voile, et profiter de paysages avenants pour déjeuner sur l’herbe à l’ombre de saules trempant leur frissonnante chevelure dans la Seine.

Une nouveauté allait bouleverser les alentours de Paris : des trains de voyageurs mettaient Argenteuil à quelques minutes de la gare Saint Lazare. Le pont fut inauguré en 1863 ; il fascina un certain Claude Monet, considéré comme le chef de file des impressionnistes, dont l’une des œuvres majeures s’intitule «le pont ferroviaire d’Argenteuil». 

Au fil des années, cette ligne ferroviaire fut prolongée de manière à atteindre les côtes normandes où les impressionnistes, rejoints par des artistes recourant à d’autres «techniques», s’en allèrent apprivoiser, dompter la lumière le long de plages au pied d’abruptes falaises devenues grâce à eux mondialement renommées. 

On dirait un chalet suisse !

Ce mélange du fer, du feu, de l’eau, des plaisirs et des loisirs… c’est une atmosphère aussi singulière, un cocktail d’éléments aussi variés que les peintres impressionnistes venaient palper et interpréter : Renoir, Sisley, Cézanne, Pissaro et bien sûr leur chef de file, Claude Monet. A partir de 1874, il a vécu pendant quelques années dans une maison juste à côté de la gare d’Argenteuil (un quart d’heure de Paris par le train) avant de déménager à Vétheuil (en 1879) puis à Giverny (en 1883). Evoquant un chalet suisse cossu, avec son toit en circonflexe et ses volets verts, cette maison à Argenteuil reçoit dorénavant la visite d’une vingtaine de visiteurs chaque jour.

Avec son toit en circonflexe et ses volets verts: la maison de Monet à Argenteuil. Photo YLH



«La municipalité  a racheté ces murs en 2003», rappelle un employé municipal s’occupant de la billetterie, lequel se félicite de l’affluence exceptionnelle – soit deux-cent visiteurs certains jours – que la maison a connue pendant les longues semaines, en 2025, de l’ostentation de la Sainte tunique à la basilique Saint Denys à Argenteuil.

La mairie a entrepris un minutieux travail de reconstitution de l’intimité au quotidien de la famille Monet. Armoires, bibliothèques et chaises ont été chinées ou recréées en conformité avec l’ameublement dont se servaient Monet et les siens. Un escalier en bois hélicoïdal mène aux salles du premier et second étages dont les murs sont parés de couleurs pastel. De nombreuses surprises y attendent les visiteurs, vouées à retracer l’existence et l’œuvre du peintre au cours de ces prolifiques années.

Un atelier flottant sur la Seine
 
Criblé de dettes, Monet se devait de travailler durement, à une époque ou il n’y avait aucun dispositif d’aides et d’allocations journalières : 259 toiles élaborées pendant le séjour du peintre à Argenteuil. C’est une expo permanente à double vitesse: on peut se rendre compte de l’évolution de l’œuvre de Monet tout en suivant la fulgurante métamorphose d’une ville aussi emblématique.

Pour ce faire, les concepteurs de ce «musée-maison» ont eu recours à une mise en scène originale et convaincante : vidéos, reproduction des tableaux de Monet ; photos et clichés de l’époque, palette tactile permettant aux visiteurs de peindre à leur guise des voiliers ; bruitages divers (locomotives à vapeur, clapotis de l’eau), ainsi qu’une bien curieuse reconstitution olfactive de son atelier flottant. Monet, en effet, avait acquis un bateau qu’il avait amarré à la berge de la Seine, à une époque ou le nautisme et les régates comptaient parmi les distractions favorites des élites. Il lui arrivait souvent de voguer dans les environs tout en élaborant des toiles. Edouard Manet a immortalisé ces doux moments en 1874 dans un tableau intitulé, tout simplement, «Monet peignant dans son atelier ».

Il faut dire qu’à l’époque, les impressionnistes formaient une communauté soudée ; ils fondèrent la Société anonyme pour défendre leurs intérêts et contredire l’Académie des Beaux-arts qui leur mettait des bâtons dans les roues. Ils réalisèrent ensemble plusieurs salons et expositions de manière non seulement à recueillir de l’argent mais aussi pour convaincre le public de la pertinence de leurs audaces picturales. Nombre de critiques d’art, choqués, avaient donné de ces artistes une bien mauvaise image, à l’instar de Louis Leroy dont les articles dans le journal satirique Le Charivari eurent un effet contraire au but recherché : ils amenèrent le public à s’intéresser, de près, à cette manière bien particulière de saisir la réalité grâce à des petites touches sur la toile. Napoléon III vint au secours des impressionnistes en créant le Salon des Refusés en 1863.

Un jardin ombragé par des marronniers

Revenons à nos moutons… à savoir les bateaux ! L’un des grands noms de l’impressionnisme, Gustave Caillebotte, appréciait lui aussi la navigation. Dans le sillage de Monet, l’élégant et fortuné Gustave Caillebotte avait acquis à Argenteuil une maison en 1881. Yachtman invétéré, le fortuné Caillebotte avait jeté, quant à lui, son dévolu sur un sloop à quille. Parmi ses huiles les plus connues : «Voiliers à Argenteuil».

Ombragé par de vigoureux marronniers, le jardin de la maison de Monet. Photo YLH



L’on peut apercevoir une reproduction de ce tableau parmi les curiosités hantant les murs de la Maison de Monet dont les fenêtres donnent, côté ville, sur la gare tandis que les façades, de l’autre côté, surplombent un jardin ombragé par de vigoureux marronniers ou se déploient notamment des figuiers, à l’abri des regards indiscrets qui a toutefois  – bétonisation oblige – perdu la moitié de sa superficie originelle. Les visiteurs peuvent le visiter et s’assoir sur un banc tout en admirant une agréable véranda où Claude Monet et sa première épouse Camille, prenaient le thé. Avec un peu d’imagination, on peut se dire que ce petit jardin augurait du jardin spacieux ceignant la dernière maison occupée par Monet, celle de Giverny. Chaque année, plus de 300.000 personnes se rendent à Giverny en Normandie.

Devenu un homme riche après avoir connu, à ses débuts, la misère et la faim, l’impressionniste entreprit de transformer en un Eden ce qui était alors une friche d’un hectare. Il fit en sorte qu’à chaque époque de l’année y poussent des fleurs au diapason de la saison en cours: narcisses et tulipes au printemps, gentianes et sauge en été, anémones et dahlias en automne. Quant aux nénufars ornant des étangs qu’enjambent de petits ponts japonais en dos d’âne ils ont inspiré d’immenses toiles (la série des Nymphéas) que Monet a peintes à l’aveuglette, alors qu’une maladie des yeux –la cataracte – avait pris au dépourvu ce géant de la lumière.

Cet article de Yann Le Houelleur constitue le troisième et dernier volet dune série consacrée à Argenteuil.

Dessin: Yann Le Houelleur

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