PAR NADINE CRAUSAZ, texte et photos
Avec Bébelle, ma chienne, bichon havanais, rescapée de l’errance en Roumanie, j’ai parcouru 10’000 kilomètres à travers une Europe hantée par l’Holocauste. De Dachau à Buchenwald, de Treblinka à Riga, j’ai suivi les traces des victimes et des bourreaux, pour affronter l’horreur d’hier et ses échos aujourd’hui, prier, aussi. Parce que le monde tangue à nouveau vers la haine et que dénoncer ne suffit plus.
En deux mois, de mi-avril à mi-juin 2025, ce road trip à travers 13 pays – Suisse, Liechtenstein, Autriche, Allemagne, République tchèque, Pologne, Lituanie, Lettonie, Estonie, Finlande, Suède, Norvège, Danemark – qui devait être une aventure printanière s’est transformée en un cheminement singulier à travers les cicatrices de l’Europe.
L’idée initiale était de rallier Saint-Pétersbourg pour les célébrations de mai. Mais l’univers a déroulé un tapis sous mes pas pour m’amener ailleurs — tout à fait ailleurs — jusque dans les prairies silencieuses, à parler à des âmes errantes. Leur faire entendre qu’elles sont bel et bien mortes, les inviter à lâcher prise, à abandonner ce qui les rattache encore à la matière, et poursuivre leur chemin.
Portée par la vitalité de Bébelle – une vraie rebelle – j’ai tissé cette histoire, car oublier ces morts reviendrait à les tuer une seconde fois, comme l’écrivait Elie Wiesel.
Bébelle, ma compagne
Bébelle m’accompagne partout, toujours. En sept ans, elle a visité 45 pays sur quatre continents, courant des plages mexicaines aux plaines turques, des sommets suisses enneigés à la Patagonie. Sa vitalité défie son passé de misère. Adoptée mourante, elle est devenue ma guide. Sa joie simple a illuminé chaque étape — un contrepoint lumineux à la lourdeur des lieux.
Dachau : une mémoire engloutie
À la mi-avril, la pluie tambourine sur le pare-brise, noyant la route sous un rideau d’eau. Partie de Suisse via le Liechtenstein et l’Autriche, ma première étape : Neuschwanstein ! Mais le brouillard avale le célèbre château bavarois qui avait inspiré celui de Disneyland, compromettant la photo promise à ma petite nièce. Frustrée, je repars. Je jette un regard à Bébelle, blottie sur une couverture à l’arrière. Je me dis qu’elle a une belle vie, même si elle n’aime pas la pluie.
J’approche de Munich, indécise sur la suite du périple. Sur l’autoroute, un panneau me saute aux yeux : Dachau. Ce nom réveille une sensation étrange. Deux ans plus tôt, un hasard m’avait amenée à Auschwitz. J’avais trouvé un hôtel qui acceptait les chiens, entre le camp d’Auschwitz et celui de Birkenau. De la fenêtre, on apercevait le toit du crématoire et les rails qui déversaient les convois vers la mort. Ce souvenir me colle à la peau. Je bifurque, sans trop réfléchir. Dans le rétro, je vois Bébelle qui relève la tête, comme si elle sentait le poids du moment.
À Dachau, l’entrée est gratuite. Une bonne partie du camp a été absorbée par la ville qui a bien grandi depuis 80 ans. On peut flâner dans la librairie ou s’installer à la cafétéria, juste à l’entrée du site. Ce contraste choque : à quelques mètres, c’est la mémoire du pire : chambres à gaz, fours, entrepôt des cadavres. « Arbeit macht frei » — le travail rend libre, une formule cynique reprise dans plusieurs camps nazis.
Ouvert en 1933, Dachau fut le premier camp, le modèle pour les autres : un lieu d’entraînement pour les SS. Plus de 200 000 prisonniers y ont été internés dans des conditions inhumaines. Je prie en silence, demandant pardon. Deux questions m’obsèdent : nous a-t-on dit la vérité sur les nazis ? Si une troisième guerre mondiale éclatait, cet Holocauste aurait-il été vain ?
Munich : un répit
Je reprends la route vers Munich. Il n’y a pas trop de monde, et le soleil est de la partie. L’ambiance printanière, légère, presque joyeuse me sort de cette matinée sinistre, comme si je remontais à la surface après une plongée en eaux profondes. À Munich, je me laisse porter avec gratitude par l’atmosphère de la ville, ses biergarten chaleureux et son charme bavarois. À ce moment de mon voyage, je ne savais pas encore la teneur des découvertes à venir, ni les émotions qui allaient m’envahir. Ainsi, le passé sulfureux de Munich ne m’a pas particulièrement interpellée. Je me contentais d’explorer sans saisir pleinement la profondeur de ce que cette ville avait à raconter.
Hitler l’avait baptisée « capitale du mouvement ». Le Führer y a fait ses premières armes, le parti nazi y a été créé et y avait son siège. Son essor est intimement lié à Munich qui a longtemps refoulé ce passé peu glorieux. Il y a dix ans, un musée sur le nazisme a toutefois ouvert ses portes, là même où se dressait le siège du parti national-socialiste.
Prague : un écho du passé
C’est le jour de Pâques, les routes sont désertes. Je connais déjà Prague, mais j’aime y revenir, surtout pour me poser sur les berges de la Vltava, avec une vue imprenable sur le pont Charles. À l’aube, il n’y a personne. Bébelle apprécie cette balade matinale. Elle court dans tous les sens, se laissant photographier par les rares personnes qui ont eu la même idée que nous. Grâce à la voiture, on ne perd pas de temps pour filer vers l’ancien ghetto juif, au cœur du quartier de Josefov. Il n’y a pas eu de camp de la mort à Prague, mais les Juifs qui y vivaient furent déportés, pour beaucoup, vers Auschwitz.
La synagogue Pinkas en garde une trace poignante : sur ses murs sont inscrits, un à un et par ordre alphabétique, les noms de plus de 80 000 victimes. Une immense litanie gravée dans la pierre. Avant de quitter la ville, nous faisons un détour par le cimetière juif de Strašnice. C’est là que repose Franz Kafka. Sa tombe est sobre, discrète, mais elle émeut, comme son œuvre.
À la fin du mois d’avril, en Pologne, je m’imprègne de l’ambiance printanière, bien que la fraîcheur persiste. À Wrocław, la ville est belle et paisible. Les jeunes femmes se promènent en minijupe, en toute sérénité, sans être harcelées comme ailleurs. La place principale est magnifique, particulièrement au coucher du soleil, lorsque les façades des maisons s’embrasent de teintes chaudes. L’atmosphère y est conviviale.
À Łódź, en revanche, l’ambiance est plus grise,
probablement marquée par les vestiges de son
passé industriel. Wrocław m’incite à flâner, à m’attarder. Łódź, quant à elle, ne m’invite qu’à un bref passage. C’est l’essence de ce voyage, sans carte ni boussole, guidé par une force invisible. Prochaine étape : Varsovie.
Je suis adepte du camping, d’habitude, mais les deux seules fois où j’ai logé en ville, à Varsovie et à Riga, je suis tombée pile dans les ghettos, comme si une force m’y avait appelée.
Prochain article: Varsovie, pile dans le ghetto.








Je ressens tous ces sentiments que tu éprouves, je visite la Pologne, pays de mes origines.