Lettonie. Une œuvre commémorative du camp de travail de Salaspils.
PAR NADINE CRAUSAZ, texte et photos
Dans la capitale polonaise, je réserve un studio pour trois jours, via une plateforme en ligne, un lieu qui accepte les animaux de compagnie et qui dispose d’un parking. En explorant un plan historique, je me fige : je loge pile au cœur du ghetto ! Les nazis y ont confiné 460 000 Juifs dans 3,4 km² ; 100 000 sont morts de faim ou de maladie, 300 000 ont été déportés, surtout à Treblinka.
Aujourd’hui, des indications discrètes sur l’histoire du ghetto jalonnent un quartier qui tend vers la modernité. Bébelle flaire les pavés usés, comme si elle sentait les traces du passé, tandis que je découvre une plaque commémorant le soulèvement de 1943. Le courage ultime de ces gens me touche, et je me dis que leur lutte résonne peut-être encore dans les combats d’aujourd’hui.
Dans une ruelle étroite, je rends hommage à ceux qui ont résisté, priant pour apaiser leur mémoire, leur disant qu’ils sont libres désormais, qu’il faut lâcher la rancune. Je le fais en silence, sinon on pourrait me prendre pour une cinglée.
Bébelle apprécie l’air vif de ce printemps et promène son cul sur les remparts de Varsovie avec une joie qui fait plaisir à voir. Jacques Brel serait fier d’elle ! Quant à moi, Je me suis laissée emporter par la pensée presque obsédante de mes prières silencieuses, oubliant jusqu’à Chopin et Marie Curie – j’espère qu’ils me pardonneront !
Treblinka : une clairière trop calme
Au musée de Dachau, une carte de l’Europe m’avait arrêtée net : parmi des dizaines de points noirs – chacun indiquant un camp de la mort -, celui de Treblinka était marqué en beaucoup plus grand. Ce nom m’a fait frissonner et une urgence s’est imposée : je devais m’y rendre.

Ce camp est immense et s’étend dans une forêt silencieuse, où une douceur printanière flotte. Cette intimité avec la nature a quelque chose de presque obscène. Car il ne faut pas s’y tromper. Sur les sentiers bucoliques, au creux des bois, l’horreur a rivalisé avec l’innommable. Des groupes étaient conduits dans la forêt pour y creuser leurs propres fosses. Les récits des survivants glacent : des pleurs, des rafales de fusils mitrailleurs, des cris, et des corps entassés, du sang, des fragments de cervelle éclaboussant leurs visages. Des miraculés, feignant la mort, ont attendu la nuit pour s’extraire des charniers et s’enfuir.
Dans une grande clairière, 17 000 pierres, dressées comme des tombes juives, des matzevot, forment un cimetière silencieux. Certaines rendent hommage aux martyrs du ghetto de Varsovie et à Janusz Korczak et ses orphelins. Je pose la main sur une pierre, priant pour ceux qu’on a rayés de l’histoire. Une question me hante : la vérité nous sera-t-elle un jour entièrement révélée, ou restera-t-elle enfouie sous ces terres avec les ossements de ces innocentes et anonymes victimes d’une barbarie sans nom ?
Lituanie : hasard et mémoire
En Lituanie, je me laisse porter par la route, sans plan précis. Kaunas défile sous mes yeux, mais je passe sans m’arrêter, guidée par une force qui m’appelle ailleurs. Direction Vilnius, où l’histoire du ghetto de 1941 pèse encore : 40 000 Juifs y furent enfermés, la plupart achevés à Paneriai, à 10 km au sud. Sous les pins, l’odeur d’humus remplit l’air. Bébelle semble capter autre chose, comme si l’atmosphère portait encore le poids des âmes.
Ce parc, aujourd’hui si calme, était un lieu d’exécutions de 1941 à 1944. Environ 70 000 personnes, surtout juives, y ont été tuées, ainsi que 5 000 soldats russes. En poursuivant mon chemin, je réalise que la Lituanie est jalonnée de sites commémoratifs. Près de Joniškis, la forêt de Vilkiaušis me happe : en août 1941, plus de 500 juifs y furent fusillés. Un mémorial récent, érigé en 2023 avec 25 blocs de béton surmontés d’artefacts de bronze, fait polémique. La communauté juive le juge irrespectueux, violant les règles religieuses sur les sépultures. Ce débat autour de la mémoire, vif et troublant, me secoue. Ces œuvres, un ours, un sac à main, des lunettes, un chapeau, illustrent des objets ayant appartenu aux victimes. Ils sont saisissants de sincérité.
Une parenthèse insolite
En chemin, je tombe sur la Colline des Croix, près de Šiauliai, qui est devenue un lieu symbolique pendant l’occupation soviétique, de 1944 à 1990. Le site a été rasé à plusieurs reprises, mais les gens continuaient d’y déposer des croix, des chapelets et des offrandes, 150 000 au total, affirmant ainsi leur identité, leur foi et leurs racines. Bébelle trotte, pleine de vie, et j’imagine ce qui se trame dans le monde invisible autour de tous ces symboles.
Lettonie : Riga, Rumbula, Salaspils
À Riga, je réserve un logement en ligne, comme d’habitude, en m’assurant qu’il accepte Bébelle et qu’il dispose d’un parking. Je découvre, sidérée, que je suis au cœur de l’ancien ghetto, près d’un vieux cimetière juif où les nazis exécutaient sans répit. Encore un hasard ? Une force m’a placée là, comme à Varsovie.
Le musée du Ghetto, en centre-ville, est à quelques pas. Bébelle est acceptée, alors on s’y attarde pour explorer le lieu. À Rumbula, je passe deux heures, seule, avec Bébelle, bien sûr, dans une forêt où le silence pèse comme une malédiction. Vingt-cinq mille Juifs, arrachés au ghetto de Riga, ont été abattus ici les 30 novembre et 8 décembre 1941, jetés dans des fosses, loin des regards. Qui, ce matin-là, s’est levé – un fils, un père, un frère, peut-être un homme ordinaire ? – pour ordonner ce carnage, dans l’ombre des pins, au fond de la forêt, loin des regards ?
À Salaspils, un camp de travail (1941-1944) a vu 20 000 prisonniers souffrir ou mourir. La vue des grandes statues du mémorial, au milieu de ce lieu paisible, serrent la gorge. Le 9 mai, jour de commémoration de la victoire, le lieu s’anime : des milliers de fleurs et de bougies recouvrent le site. Bébelle avance à petits pas, reniflant les fleurs des champs. Moi, j’essaie d’envoyer des pensées positives. Si l’on pouvait voir sans filtre ce qui s’est passé ici, la beauté de la nature s’écroulerait. Personne n’en sortirait intact.

Un mémorial récent, controversé, avec 25 blocs de béton surmontés d’artefacts de bronze.
Narva : le rêve brisé
A Narva, au nord de l’Estonie, la Russie est à portée de main, mais y accéder tient du défi. Le poste-frontière de Ivangorod est fermé aux voitures. Pour obtenir un visa, il faut remplir sept pages de formulaire en ligne et attendre quatre jours. Une fois le précieux document en main, c’est une autre épreuve : environ 200 personnes patientent entre 4 et 8 heures dans un froid mordant. Les silhouettes dans la foule, leurs pas lourds, me rappellent, l’espace d’un instant, les ombres des victimes des camps. Une pensée absurde, sans doute née de la fatigue. Mais je refuse de m’infliger ça, et encore moins à Bébelle. Mon rêve de Saint-Pétersbourg s’efface.
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