Voyage sur les traces de l’horreur (3/3) – Une question me hante: les habitants de Weimar savaient-ils ?

PAR NADINE CRAUSAZ, texte et photos

Après le poids des camps, je cherchais un souffle nouveau dans les grands espaces nordiques. Mais, soyons francs, la Scandinavie m’a laissée sur ma faim. Le froid était tenace, le soleil aux abonnés absents. Les Suédois parlent du mois de mai le plus froid des 20 dernières années. L’effet arctique, implacable. 

Les géants d’acier de Lillehamer

Je tombe sous le charme nordique de Stockholm où je retrouve la trace de l’artiste fribourgeois Jean Tinguely et Niki de St Phalle dans le Musée d’art moderne. En route vers les fjords norvégiens, je m’accorde une pause bienvenue à mi-chemin. Je campe à Lillehammer, au pied des tremplins de Lysgårdsbakken. Sous un ciel nordique clair, ces géants d’acier, stars des JO de 1994, dominent la vallée, cernés de sapins et de montagnes tranquilles. Bébelle s’éclate comme une championne, sprintant à fond sur l’aire d’atterrissage des sauteurs, jappant de joie sous les étoiles, libre comme l’air. Les fjords sont magnifiques, paraît-il, mais le brouillard épais m’a privée du spectacle.

Lillehamer, en Norvège, les tremplins de saut, les vestiges prestigieux des JO.

Dans la tête des stylistes ?

À Malmö, je pousse la porte d’un H&M. Stupeur : des vêtements pour femmes, avec leurs rayures bleues et blanches, évoquent presque à l’identique les uniformes des prisonniers des camps nazis. Ce choix de design me sidère. Non seulement il frise le mauvais goût pour celles qui les portent, mais il me semble surtout d’un profond irrespect envers la mémoire des victimes de l’Holocauste. Comment une marque peut-elle ignorer cette charge symbolique ?

…et les modèles H&M 2025 dans un rayon femmes à Malmö. Indécence assumée ou omission?
L’uniforme des prisonniers…

Hambourg : le pouls du port

Je traverse la frontière en ferry depuis le Danemark et débarque à Hambourg, où le port pulse d’une vie frénétique et me fascine. Des milliers de containers bariolés empilés racontent un ballet incessant du commerce planétaire. Je m’installe à Sankt Pauli, le quartier qui vibre jour et nuit. Bébelle s’amuse dans cette effervescence, mais dès que le soir tombe, elle se trouve un coin calme pour se nicher. La vie nocturne, ce n’est pas pour elle.

Dimanche de Pentecôte, huit heures du matin, je suis au cœur du Fischmarkt de Hambourg, à St. Pauli, trempée jusqu’aux os, sous une pluie qui tombe comme vache qui pisse ! Les poissons ? Relégués au second plan dans cette explosion festive ! L’odeur salée de l’Elbe se mêle aux effluves de friture, et malgré le déluge, la foule est dense. Dans la Fischauktionshalle, un groupe de Schlager met le feu, faisant chanter les locaux et les fêtards rescapés du Reeperbahn. Ma pinte d’Astra, bien fraîche, est mon alliée pour ce petit-déjeuner hors du commun, un rituel aussi naturel qu’un café ailleurs. À Hambourg, une bière sous la pluie, un jour de Pentecôte, c’est plus qu’une fête, c’est une tranche de vie !

Berlin : l’ombre du passé

Berlin, stade olympique, la loge du Führer n’est plus, mais son emplacement est bien visible. Le vertige nous prend.
La fameuse loge du Fürher à sa « grande époque »

À Berlin, l’histoire me rattrape. Première étape : le stade olympique, vitrine de la propagande nazie en 1936. Figé dans un gris sévère, il semble pétrifié dans son passé. La loge du Führer a été détruite, mais son emplacement, marqué d’une dalle, semble encore porter son ombre. Je m’arrête là, longtemps, imaginant les cris d’une foule de 100 000 personnes scandant « Heil, heil, heil… ». Un chantier brise le silence : on prépare la pelouse pour un concert de Bruce Springsteen, attendu par 70 000 fans. Peut-être leur énergie chassera-t-elle ces fantômes? Ce stade, on aurait dû le raser. Il reste trop chargé de mémoires sombres.

Je passe à Checkpoint Charlie. Bébelle pose pour un selfie devant la célèbre guérite, cernée d’un McDonald’s et d’un KFC. Les Américains n’ont jamais vraiment quitté les lieux. Nous longeons des fragments du Mur, ornés de fresques, dont le fameux baiser entre Brejnev et Honecker.

Berlin, des émotions pour Bebelle qui ressent les énergies figées du passé. 

Plus loin, la porte de Brandebourg défie le temps. Au bout de l’avenue, l’Ange trône sur sa colonne de la Victoire, impassible. Pourtant, il a failli disparaître. Après la bataille de Berlin, le 2 mai 1945, des soldats polonais ont hissé leur drapeau au sommet. Les Français voulaient tout démolir, mais Britanniques et Américains s’y sont opposés, les Soviétiques restant en retrait. Jusqu’en 1947, les débats entre Alliés ont duré, avant qu’un statu quo ne sauve la colonne. L’Ange a frôlé le pire.

Dora-Mittelbau : une horreur bucolique

Je fais un détour par Dora-Mittelbau. Niché dans des collines verdoyantes, ce lieu d’une beauté trompeuse semble paisible. Mais sous la montagne Kohnstein, les tunnels sombres révèlent l’horreur d’un camp où des prisonniers fabriquaient des fusées V2 dans des conditions inhumaines. Vestiges de baraquements, crématorium et musée sobre rendent hommage aux victimes. Sous ce décor paisible, le sang et les larmes ont coulé à flots. Quand les crématoires des camps ne suffisaient plus, les nazis utilisaient des fours mobiles – une atrocité à peine imaginable. Bébelle m’attend dehors, à l’ombre, pendant que je suis saisie par le vertige de cette horreur enfouie. Comment apaiser les âmes qui hantent ces lieux ?

Buchenwald : l’horreur absolue

À Buchenwald, la chaleur est écrasante. Pas une parcelle d’ombre sur le parking. On me laisse donc entrer avec Bébelle, que je porte dans son sac. À l’approche du crématoire, elle se met à trembler, et un frisson me glace aussi. Je murmure une prière pour calmer cet enfer. Je ne sais plus trop quoi dire aux fantômes.

Buchenwald, le crématoire.

Établi en 1937, loin de Weimar pour que ses habitants puissent prétendre tout ignorer, Buchenwald fut l’un des plus grands camps nazis. D’abord réservé aux prisonniers politiques masculins, il accueillit dès 1944 des femmes, des Juifs (10’000 après la Nuit de Cristal), des Témoins de Jéhovah, des Roms, des déserteurs, des résistants, des prisonniers de guerre russes. Tous subirent travail forcé, expériences médicales et exécutions. En 1945, 112’000 prisonniers s’entassaient ici. 

Le visage de la terreur. Quel être humain peut assumer de commettre de telles atrocités?

Le 11 avril, les détenus prirent le contrôle du camp avant l’arrivée des Américains. Entre 1937 et 1945, environ 250’000 personnes y furent internées. Les Russes ont payé un lourd tribut, plus de 8’500 ont été amenés à Buchenwald, et à l’écart du camp, dans le manège, ont tous reçu une balle dans la tête. 

Je quitte Buchenwald, bouleversée et presque déshydratée. Au volant de ma voiture, la clim à fond, je traverse Weimar, l’une des plus belles villes d’Allemagne, sans un regard. Goethe y vécut 50 ans jusqu’à sa mort en 1832, Schiller et d’autres esprits brillants y ont laissé leur empreinte. Mais cet héritage culturel me laisse de marbre. La république de Weimar, symbole d’une démocratie fragile avant l’horreur nazie, ne m’émeut pas davantage. Une seule question me hante : savaient-ils ? Comment les habitants de Weimar, à seulement 12 kilomètres de la colline d’Ettersberg, pouvaient-ils ne rien voir, ne rien entendre, ne rien sentir des fumées des fours ?

Nuremberg : une justice inachevée

Nuremberg a un charme intact. Intra-muros, les églises et le château semblent avoir traversé les siècles sans une égratignure. Pourtant, un documentaire sur la bataille de 1945 montre à quel point la ville fut ravagée. Le tribunal et la salle 600 portent encore l’écho du plus grand procès de l’histoire. Dans la salle, face aux bancs de bois lustrés, le silence est de rigueur. On retient son souffle en imaginant Göring ou Hess, visages de pierre, écoutant l’énumération de leurs crimes. Mais ne nous voilons pas la face : les pires criminels nazis ont souvent échappé à la justice.

Nuremberg, la salle 600 du tribunal, face aux bancs de bois lustrés, le silence est de rigueur.

Adolf Hitler, officiellement suicidé avec Eva Braun à Berlin le 30 avril 1945, mais des documents déclassifiés en Argentine suggèrent une fuite vers Bariloche, en Patagonie.

Klaus Barbie, chef de la Gestapo à Lyon, s’enfuit en Bolivie. Extradé en 1987, il fut condamné à vie et mourut en 1991.

Adolf Eichmann, architecte de la solution finale, fut capturé par le Mossad en Argentine, puis pendu en 1962.

Josef Mengele, l’Ange de la Mort, échappa à la justice jusqu’à sa mort en 1979 au Brésil.

Heinrich Müller, chef de la Gestapo, disparut en 1945. Son sort reste inconnu.

Une mémoire exigeante

Sur les routes calmes et monotones qui mènent vers la Suisse, une pensée me traverse : « Si l’humain n’a rien retenu, il ne mérite peut-être pas de vivre sur cette planète. » Bébelle, lovée sur son siège, grogne doucement dans son sommeil. On dit que les animaux perçoivent ce que nous ne voyons pas – un monde invisible, plus vaste que le nôtre. Je me demande alors ce que Bébelle a vraiment éprouvé, là où je n’ai fait qu’imaginer l’inimaginable.

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3 commmentaires à “Voyage sur les traces de l’horreur (3/3) – Une question me hante: les habitants de Weimar savaient-ils ?”

  1. Pont Jean-Marc 4 août 2025 at 18:20 #

    Les humains n’ont rien retenu ? Il y a de quoi se poser la question en voyant la situation à Gaza, là il y a 70 que ça dure !
    Nous avons tous oublié les horreurs du passé !
    Comme en 1940, nous savions, nous n’avons pas réagi ! Nous étions complice !
    Aujourd’hui, pour Gaza, nous savons, nous ne réagissons pas, nous sommes tous complices !
    J’ai honte !
    Merci

    • Avatar photo
      Christian Campiche 4 août 2025 at 20:03 #

      Personne n’oublie les horreurs du passé mais il faut comparer ce qui est comparable. Si vous lisez bien l’article de Mme Crausaz, il est fait allusion aux fours crématoires. On sait aussi que les nazis utilisaient les corps humains pour fabriquer du savon. Tout cela a été révélé lors de la libération des camps, la grande majorité des populations n’en était pas consciente. Gaza et la Shoah: deux poids, deux mesures!

  2. Le Houelleur Yann 7 août 2025 at 11:02 #

    Madame Nadine Crausaz; laissez-moi vous dire combien votre article m’a bouleversé, tant il est un lien entre un passé ignoble et un présent navrant, l’actualité nous rappelant que l’homme est à l’opposé de Bébelle foncièrement méchant, tuant si souvent pour le plaisir, par plaisir, par lâcheté. Hélas, votre poignant reportage risque de passer inaperçu au yeux aveuglés de tout un pan de la population. Mon rêve serait qu’en ces temps de haine désinhibée l’excellent reportage que vous avez pris la peine de concevoir soit lu et commenté dans toutes les écoles. Les années qui s’en vont tels des voleurs de mémoire effacent, hélas, la vraisemblance de ce que vous nous rappelez. Et trop de gens, effectivement, emploient à tort le mot « génocide ». Non, il est trop facile de dire que les populations de la bande de Gaza sont en proie à un génocide alors que le gouvernement israélien ne peut en l’état actuel accepter le projet, défendu par une poignée de dirigeants (dont M. Macron), d’une « solution à deux Etats ». Par contre, Hitler et les siens avaient la volonté d’exterminer les Juifs; Bravo pour avoir contribué, chère Madame, à réveiller les consciences; De plus, vos articles sont très bien écris: quel talent !

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