
PAR YANN LE HOUELLEUR
C’est une amère expérience, plutôt éprouvante et tout aussi décevante, que de renouer avec sa mère patrie après avoir égrené de longues années dans de lointains pays. Sans vouloir faire de mon cas personnel une généralisation, j’ai très mal vécu mon retour à Paris en février 2007 que j’avais quitté pendant une quinzaine d’années pour des raisons professionnelles. Pour mémoire (j’ai évoqué ceci dans les épisodes n° 1 et 2 de cette série d’articles) mes confrères journalistes français mais aussi suisses m’ont vivement encouragé à proroger, presque indéfiniment, ce qui devait initialement être un séjour de quatre ans dans le plus grand pays sud-américain. Et j’avais bien choisi ma destination après avoir hésité entre les USA, l’Inde, le Mexique et… le Brésil. Ce pays organisé sur le modèle suisse (chacun des 27 États de la Fédération brésilienne jouit d’importantes compétences, en particulier les forces de l’ordre) amorçait un retour à la démocratie après une trentaine d’années sous la férule de militaires.
Le fléau de la corruption
Hélas, le premier président élu dans les urnes, le fringant Fernando Collor de Mello, gouverneur de l’Alagoas, un petit Etat du Nordeste, fut pris les mains dans le pot de la confiture de la corruption. La procédure de destitution qui lui couta son mandat fit la une des journaux du monde entier. Et moi, le petit journaliste qui avait démarré sa trajectoire dans une rédaction locale d’un quotidien régional français, je n’arrêtais pas de recevoir des appels de confrères en Europe en quête du témoignage d’un franco-suisse plongé dans le grand carnaval de la politique brésilienne. Ensuite, ce fut la désignation, toujours par le peuple, d’un sociologue considéré comme l’un des intellectuels brésiliens les plus conciliants, Fernando Henrique Cardoso, appelé tout simplement FHC. Pour la seconde fois était battu, dans les urnes, Luis Ignacio Lula da Silva, surnommé « Lula », un leader syndical qui s’était taillé une renommée mondiale à partir de l’ABC, une région à la périphérie de la ville de São Paulo dont la prospérité était assurée par une légion d’usines spécialisées dans l’automobile. Lula pouvait s’appuyer sur l’organisation exemplaire, quasi-militaire, du Parti des Travailleurs, un patchwork d’idéologies qui allait des chrétiens de gauche aux marxistes les plus intransigeants.
FHC fut l’initiateur d’un impressionnant redécollage de l’économie brésilienne. Il devait réussir l’exploit de mater l’hydre de l’inflation qui traumatisait depuis si longtemps les 200 millions de Brésil tout en faisant le beurre des spéculateurs.
De l’eau dans le gros rouge de Lula
Curieusement, les Brésiliens se montrèrent plutôt ingrats à l’encontre de FHC. Lula fut élu quatre ans plus tard, à une écrasante majorité, mais le révolutionnaire débonnaire qu’il avait été fut conseillé plutôt habilement par ses conseillers à mettre de l’eau dans son gros rouge. Il devint la coqueluche des milieux financiers internationaux qui plus que jamais misèrent sur le miracle brésilien. Pendant la première mandature de Lula, le États défavorisés du Nordeste furent arrosé d’aides et de subventions, notamment grâce au programme « Bolsa Fome ». Malgré tout, l’observateur privilégié du Brésil que j’étais n’a jamais éprouvé la moindre sympathie pour ce barbu qui démontrait bien trop de signes de faiblesse, trop imbu de sa personne et bien trop fanfaron. Certains des portraits que j’ai troussés dans des gazettes sérieuses, plutôt critiques et même défavorables, m’ont valu quelques missives outrées du consul du Brésil à Genève qui m’avait délivré initialement mon visa de journaliste au Brésil.

J’avoue que j’ai très profondément aimé le Brésil où j’étais connu, à São Paulo, comme « le plus Brésilien des Français. Mes amis, comme en France actuellement, n’étaient pas des membres de l’élite et de la jet set mais des enfants du peuple, sincères, humbles, joyeux et viscéralement joyeux – en tout cas à cette époque, avant que la mondialisation et la numérisation n’altèrent les comportements. J’aimais la confiance qu’ils me faisaient, admiratifs du Français mais aussi du Suisse authentique et compréhensif qu’ils voyaient en moi. C’est parce que leur sympathie pour la France m’a ému et même subjugué que parallèlement à mes « fonctions officielles » de correspondant de presse je me suis investi dans la création et le développement accéléré d’un bimestriel, Tropical Info, devenu bimensuel à partir de 1998 quand il a pris le nom de Nouveau Franc-Parler, qui à son zénith tirait à 2.500 exemplaires imprimés sur les rotatives du quartier de Bela Vista.

Un secteur réservé aux Brésiliens
A cause d’une loi stupide qui interdisait formellement les prises de participation étrangères dans le capital des médias brésiliens, une règlementation révoquée plus tard, je ne pouvais me muer en investisseur dans le média que j’avais fondé grâce à des amis brésiliens dont certains avaient pris le risque de se comporter tels des hommes de paille. Nous avions sollicité les compétences d’un cabinet d’avocat dont les bureaux dominaient la célébrissime Avenida Paulista, comparable aux Champs Elysées, dont les avocats avaient mitonné les statuts d’une association éditrice d’un journal.
Au Brésil, les gens de l’élite comme ceux du peuple aiment tant la France qu’il se mettent à quatre pour rendre service aux Français mais aussi aux Suisses qu’ils considèrent comme la crème de la crème.Or, des dissensions se sont fait jour au sein de l’association et j’ai pris rendez-vous auprès du Dr. Noronha, associé principal de ce cabinet, pour que soit créée une vraie maison d’édition. Ce brillant avocat d’affaires s’est arrangé pour peaufiner les statuts d’une « editora » (maison d’édition) dont les statuts m’autorisaient, conformément à la réglementation en vigueur à détenir un tiers du capital sans droit de vote et sans participation aux bénéfices. Le journaliste brésilien au chômage que j’ai convaincu de s’associer à moi était, fort malencontreusement, un militant du Parti des Travailleurs et il est devenu rogue, incisif, et surtout paresseux quand son « idole à l’étoile rouge » a commencé à avoir des démêlés avec la justice.

Ce confrère, Cosmo da Silva, n’avait vraiment aucune suite dans les idées. J’avais obtenu, usant d’une ruse en vogue dans les milieux diplomatiques, à ficeler un accord très avantageux avec le puissant mais décadent réseau des Alliances françaises qui nous accordait des subventions consistantes, pour autant que nous parvenions à tripler le nombre de nos abonnés, environ 500 à l’époque. Etant donné que le senhor Cosmo avait plutôt un baobab dans la main, j’ai fait appel aux services d’un champion de jujitsu, Edy Lima, un francophile enthousiaste à la peau plus noire que l’anthracite, qui avait passé une année en France où il avait connu des déceptions amoureuses très sérieuses. Parmi les tâches qui lui étaient imparties : approvisionner une dizaine de kiosques à journaux dans les points les plus stratégiques de cette ville tentaculaire. Et certains kiosques, chaque mois, parvenaient à écouler une vingtaine d’exemplaires. Ce succès prometteur n’a pas duré : le problème toujours actuel du Brésil, c’est qu’il n’est pas stable d’un point de vie économique et pas encore politiquement fiable, en permanence soumis à des mouvements de stop and go qui inspirent une peur bleue aux investisseurs.
(à suivre)
Yann Le Houelleur, domicilé à Gennevilliers, cumule plusieurs fonctions, à la fois rédacteur en chef du journal numérique Franc-Parler et artiste dans les rues de Paris où il dessine « sur le vif », proposant ses petites œuvres (A4) aux touristes.


