Favre, Wawrinka et la Bolivie, l’histoire que personne ne raconte

PAR NADINE CRAUSAZ, reportage à Samaipata, Bolivie

Lucien Favre a déjà tiré sa révérence, Stan Wawrinka s’apprête à le faire: en ce Noël 2025, deux trajectoires exceptionnelles se referment presque en parallèle. On est presque déçu en bien par cette coïncidence: un peu nostalgique, bien sûr, de voir ces deux-là quitter la scène, mais tellement fier de ce qu’ils ont accompli, du beau jeu qu’ils ont offert au monde, et de cette boucle qui se ferme avec autant de classe.

Des enfants de Bolivie avec le maillot du club broyard USCV. Photo@Nadine Crausaz

Cette coïncidence vaudoise

Les adieux quasi simultanés de Stan et Lucien rappellent que deux trajectoires, parties d’un petit coin de terre vaudoise, ont marqué le sport mondial avec la même élégance discrète et la même générosité qui les avaient unis, un jour, pour des enfants lointains.

Au milieu des années 2000, les deux natifs de Saint-Barthélémy  avaient répondu, chacun à leur manière et sans aucun tapage médiatique, à un appel venu de l’autre bout du monde. 

Stanislas Wawrinka, jeune professionnel, a offert une montagne de matériel sportif – raquettes, balles, vêtements et maillots – qui a traversé l’océan pour parvenir jusqu’aux enfants de Samaipata, en Bolivie. Lucien Favre, fraîchement sacré champion de Suisse avec le FC Zurich, proposait spontanément un maillot dédicacé destiné à une vente aux enchères.

Mambo Tango : le geste qui a porté chance

Créé en 2003 à Samaipata, le Centro Cultural Mambo Tango proposait un concept ambitieux, à la fois éducatif, sportif et culturel, destiné aux enfants les plus défavorisés. 

C’est ainsi qu’était né l’école de tennis « Valinka » – en clin d’œil à Stan Wawrinka et à Yves Allégro, qui avait pris contact pour organiser le don – entre l’école de football Ballons du monde et des ateliers artistiques. A ce moment là de l’histoire, les enfants ignorent encore qui est Stanimal. Mais, fiers et rayonnants, ils posent avec ses raquettes et ses tenues un peu trop grandes pour eux, les yeux brillants et le sourire éclatant. Ce matériel ne sortait pas en droite ligne des usines des sponsors, mais il portait l’histoire et l’énergie de son donateur…

A Samaipata, le futbal club mambo tango proposait un concept ambitieux, à la fois éducatif, sportif et culturel, destiné aux enfants les plus défavorisés. Photo@Nadine Crausaz

Gagner quand ça compte le plus

Une remarquable coïncidence : le matériel de tennis est offert par Stanislas Wawrinka les semaines précédant son premier titre ATP à Umag en 2006– une victoire sur abandon de Novak Djokovic en finale, certes, mais qui n’en consacre pas moins son entrée officielle parmi les vainqueurs du circuit. Champion olympique en double, deux ans plus tard, avec Roger Federer à Pékin, artisan de la victoire suisse en Coupe Davis en 2014, contre la France, à Lille et surtout détenteur de trois titres en Grand Chelem – Australie 2014, Roland-Garros 2015 et US Open 2016 – tous remportés face à Novak Djokovic (comme déjà à Umag en 2006). Stan a prouvé qu’il était possible de conquérir les plus grands titres avec patience, intelligence et un mental à toute épreuve. 

Stan Wawrinka porte sur son avant-bras gauche la citation de Samuel Beckett :

Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better.” (Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux)

Citation qui résume parfaitement sa philosophie : accepter les échecs comme une partie intégrante du parcours et continuer à avancer, avec son légendaire revers à une main, coup puissant et précis devenu une référence incontournable dans l’histoire du tennis. Son image restera celle d’un compétiteur capable de briller quand l’enjeu est maximal.

Stan Wawrinka et Nadine Crausaz: remise du matériel de tennis. Photo DR

Football, la solidarité avant la Coupe du Monde

Pour le football, l’histoire prend également une dimension singulière. Alors que la Coupe du monde 2006 en Allemagne approchait, ma collègue Evelyne Boyer et moi avions pu accéder aux camps de préparation de plusieurs équipes nationales en Suisse.

Résultat, des maillots dédicacés par quelques grands joueurs de la planète: Ronaldinho, Totti, Del Piero, Raúl, Puyol, Riquelme, Messi, Saviola, Ballack, Müller, Vogel et Van Nistelrooy, pour cette fameuse vente aux enchères sur le site Ricardo.ch. 

Il avait fallu acheter tous ces maillots, seul le flocage étant offert par le magasin. Au final, les bénéfices ont tout juste remboursé ce que nous avions dépensé, mais nous avions réussi à faire le buzz bien avant l’apparition des réseaux sociaux. Un seul maillot fut donné spontanément, celui du FC Zurich, champion suisse, offert par  l’entraîneur Lucien Favre et signé de sa main.

Grâce également à Yverdon, Echallens, USCV, ASF, Tennis club de Sion et Michel Volet et leurs dons de matériel, le centre Mambo Tango Ballons du monde a pu faire rêver des gamins pendant 10 ans, avant de s’éteindre finalement, faute de moyens suffisants pour péréniser. A défaut de durer, ce projet a eu au moins le mérite d’exister !

Lucien Favre, la sobriété au service du beau jeu

Milieu offensif élégant dans les années 80, Lucien Favre s’est surtout illustré à Servette et en sélection suisse par sa vision du jeu, sa précision technique et sa capacité à créer le collectif.  Lulu de Saint Bar, dont le pied gauche affûté offrait ces passes millimétrées. En 1985, un tacle assassin de Gabet Chapuisat dans le derby contre Vevey, provoque une grave blessure au genou et freine sa carrière de joueur. Il se reconvertit dès 1991 dans le rôle d’entraîneur avec le succès qu’on connaît. 

Lulu de Saint Bar et l’auteure. Photo DR

Alors que la question d’un poste de sélectionneur national se posait de manière récurrente, il répondait sans détour :

Je ne veux pas être sélectionneur. J’ai besoin du terrain tous les jours. 

Tout est là. Favre n’a jamais voulu d’un rôle à distance, ni d’un poste honorifique. Cette exigence explique la cohérence de son parcours.

Des jeunes boliviens se rêvent en champions avec le matériel offert par Wawrinka.
Photo Nadine Crausaz

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