Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément : une célèbre citation de Nicolas Boileau tirée de son Art poétique (1674). Connu pour la rigueur de ses vers et l’esthétique classique de sa plume, il a aussi dit : 20 fois sur le métier remettez votre ouvrage, polissez-le sans cesse et le repolissez, ajoutez quelquefois, souvent effacez ! Il nous a ouvert le siècle des Lumières qui se sont, doit-on rajouter, bien assombries depuis.
Merabian, professeur à UCLA aux Etats-Unis, a étudié l’efficacité de la communication des élèves de l’Université et a conclu qu’il y avait trois éléments fondamentaux. Le langage du corps (gestuelle d’ensemble), l’intonation (complexe pour la langue monotone qu’est notre idiome) et, bien évidemment, les mots. Or ces derniers, selon son analyse, ne représentent que 7% alors que leur musique compte pour 38% et que notre physique complète pour 55%.
Tourne 7 fois ta langue…
Est-ce l’une des raisons, au-delà de la politique, pour avoir fait de l’anglais avec son accent tonique et la verve des anglo-saxons, la langue dominante dans le monde ? Bien possible ! Si le français a été relégué en 4ème position, il reste parlé par 5% de l’humanité et langue de choix de 26 nations, tout en étant la 2ème langue qui serait apprise, j’imagine comme tous les américains qui en ont fait deux ans au collège mais n’en parlent pas deux mots aujourd’hui !
Si je ne veux pas parler des onomatopées, abréviations de toute sorte, mots superflus pour couronner le tout, ni mentionner l’argot ou le verlan, n’avons-nous pas entendu la sentence assassine : tourne 7 fois ta langue dans ta bouche avant de parler ! Je voudrais, ici, insister sur le bon choix des mots et tenter de pointer quelques utilisations étonnantes sous formes diverses qui doivent faire plus d’un grand rhéteur dans son tombeau, tel le grand Quintilien.
Comment allez-vous?
Commençons par la salutation qui a remplacé la courtoisie du simple bonjour : ça va, ça va. Avez-vous idée d’où elle nous vient ? Des temps anciens où le transit intestinal disait tout de notre santé. Comment allez-vous… (aux toilettes) ? Etes-vous en forme (je laisse à chacun son imagination fertile) ? Mais, comble des combles, on le dit sans intérêt aucun pour l’état du quidam. Répondez que c’est la cata et vous aurez un être hébété et fuyant face à vous !
Un ‘à bientôt’ va clore ce langage de sourds et je vais saluer les espagnols qui disent alors ‘vale’ : porte-toi bien ! Parfois, ils ajouteront un hasta luego, on se revoit plus loin, hasta la vista, un de ces quatre, hasta siempre, à toujours, peut-être pas tous les jours quand même. Il en va de même avec les emails : on commence par ‘j’espère que vous allez bien’ et on va utiliser ‘cordialement’ en conclusion : du fond du cœur, avec l’élan de la vie la plus intime…
Ou alors ‘bon courage’ mais qu’est-ce que le courage ? Fermeté de cœur, force d’âme, cette disposition de l’homme de cœur au Moyen-Age devant ses troupes. Aujourd’hui, c’est l’effort fait sur soi-même pour résister à une épreuve, bien sûr puisque l’on doit travailler pour payer sa pitance. Travailler ? L’étymologie vient de trepalium en latin, instrument de torture qui sert à écarteler la victime. N’est-il pas mieux d’œuvrer à une cathédrale que casser des pierres ?
Passionné ou enthousiaste?
Dans cette même veine, je sélectionne un autre mot trop souvent prononcé : passionné. Son étymologie est pathos en grec, la souffrance, l’effet psychologique de la douleur corporelle. L’être humain serait-il devenu assez masochiste au point de s’imaginer ‘portant la croix’ dans toute activité. N’est-il pas plus opportun de parler d’enthousiasme, venant du grec ‘en-theos’, je porte la divinité en moi, quelque soit le dieu référencé ? N’est-ce pas plus léger de sens ?
Je terminerai par un exemple de mots à extirper de notre pépinière linguistique : la fragilité ! Depuis Hippocrate, on en souffre alors que la médecine préventive nous apprend à veiller sur notre vulnérabilité: oui, on peut se blesser, mais on n’est pas fragile, que diantre ! Et le meilleur : retraite (à 60 et quelque), c’est la Bérézina ! Merci encore aux espagnols de la nommer jubilación et d’être 1 des seuls 4 pays sans mots à l’hymne national ¿Lo entiendes?


